La politique d’intégration est-elle un échec?

S’il est un sujet sensible parmi les thèmes abordés par les partis politiques en période de pré-campagne électorale, c’est bien celui de l’immigration. Daniel Ducarme, président du Mouvement Réformateur (ancien parti libéral) a récemment ouvert la polémique, en déclarant qu’à son sens, l’intégration était un échec.
En pointant du doigt la politique d’intégration, Daniel Ducarme entend s’attaquer à la désagrégation sociale, qui conduit une frange croissante de la population à se tourner vers les partis d’extrême droite. A Bruxelles, par exemple, lors des dernières élections régionales et nationales, le Vlaams Blok était parvenu à faire oublier qu’il défendait un nationalisme flamand virulent et avait réussi à rallier à lui des électeurs francophones, très réceptifs à son discours ultra-sécuritaire. Comme nous l’écrivions dans une précédente livraison (voir Regards n°528), il est de bon ton, dans notre pays, soit de victimiser, soit de démoniser la communauté musulmane de Belgique, ce qui consiste déjà à faire le jeu des extrêmes. La formule ramassée de
M. Ducarme a le mérite de bousculer ces habitudes mais elle exige un développement parce que la réalité est beaucoup plus nuancée qu’elle ne le laisse entendre.
S’il convient de s’interroger sur la mise en oeuvre d’une réelle politique d’intégration destinée à combler le défaut d’initiatives d’envergure en la matière durant une trentaine d’années, la forme et le choix des mots pour désigner une réalité sociale aussi complexe sont importants. Au jeu des petites phrases assassines, l’extrême droite l’emportera toujours sur les mouvements démocratiques. Et le succès des néo-populismes en Europe, et singulièrement en Belgique, tient, pour une large part, à la frilosité dont les partis politiques traditionnels font preuve pour défendre l’intégration par la citoyenneté et combattre les excès d’un certain type de communautarisme obscurantiste.
D’abord, il convient de rappeler qu’un nombre croissant de musulmans d’origine maghrébine sont aujourd’hui des citoyens belges à part entière et qu’à côté de la représentation sociale de l’immigré délinquant se prépare déjà le cliché du musulman pénétrant les arcanes de la société. D’ailleurs, le corps social s’est déjà organisé pour se prémunir contre ce fantasme, puisqu’une recherche conduite en 1996 par le Bureau International du Travail révélait que la discrimination à l’embauche touchant les Belges d’origine maghrébine était, à Bruxelles, de 34,1 %.
Ensuite, pour ce qui concerne les populations peu socialisées, plusieurs problèmes ont pu être identifiés. La démission parentale, c’est-à-dire le manque d’emprise des parents sur le comportement de leurs enfants, la prolifération des «écoles poubelles» qui ne permettent pas de socialiser les jeunes, la surpopulation des quartiers précarisés, sont autant d’éléments qui contribuent à favoriser le développement de la délinquance et du fanatisme religieux.

Rétablir l’Etat de droit
Lorsque l’on analyse ces différents facteurs, et c’est là me semble-t-il la question cruciale, il faut s’interroger sur le laxisme des autorités publiques. Pourquoi ont-elles toléré une telle dégradation des missions élémentaires de l’Etat, qui garantissent les droits à l’enseignement, à l’instruction et à la sécurité publique? Pourquoi ont-elles accepté que les programmes de la religion musulmane ne fassent pas l’objet d’un contrôle de conformité? Pourquoi avoir déserté les quartiers réputés difficiles où la présence croissante du monde associatif a justifié, aux yeux des autorités publiques, le désinvestissement progressif de l’Etat?
La Belgique a cru que l’immigration des Marocains -qui, rappelons-le, s’est faite à la demande explicite des autorités et des entreprises belges-, serait transitoire, que les immigrés retourneraient dans leur pays d’origine. C’est sans doute ce qui explique pourquoi vingt-quatre années séparent la reconnaissance officielle de l’islam par la Belgique, de la publication des arrêtés d’exécution qui ont permis de développer ses structures culturelles et cultuelles. Vingt-quatre années durant lesquelles les mouvements migratoires n’ont cessé de s’amplifier, une seconde génération a vu le jour, des réseaux clandestins se sont développés et un certain enseignement s’est radicalisé sans que l’Etat ne prenne la mesure des difficultés qui se multipliaient.
Une telle politique d’intégration, ou plus exactement, l’absence d’une telle politique, ne peut conduire qu’à l’échec. C’est l’évidence. Ni la permissivité générale, ni le laxisme ou le désintérêt ne permettront de sortir de l’impasse. Seule une politique volontariste et ambitieuse, ramenant l’Etat de droit pour tous, sanctionnant quand il le faut et aussi souvent qu’il le faut les excès d’une minorité agissante et dégageant des moyens considérables pour faciliter l’accès à la socialisation, sera capable de répondre aux exigences de l’intégration. Moderniser l’école, réduire le nombre d’élèves par classe, développer des structures d’encadrement parascolaires, encourager la mixité culturelle de quartier, responsabiliser les parents en les réintégrant dans la vie sociale relèvent d’une urgence criante. Si la politique d’intégration est un échec partiel, c’est à cette politique qu’il faut renoncer, pas à l’intégration. Sans quoi la société devient démissionnaire à son tour.

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