La priorité israélo-palestinienne d’Obama

En dépit des échecs cuisants qu’il a subis dans le traitement de ce dossier, le Président américain Barack Obama affiche sa détermination et son ambition à contribuer au règlement du conflit israélo-palestinien en se rendant en Israël dans le courant du mois de mars 2013.

Obama revient ! Les uns crient « au secours », les autres « enfin », la plupart s’interrogent. Car les questions ne manquentpas. Elles touchent à la diplomatie américaine, à la politique intérieure israélienne, à l’économie mondiale, aux répercussions sur l’Iran. La première s’adresse néanmoins aux motivations personnelles du Présidentaméricain. Serait-il donc prêt à se ressaisir du dossier israélo-palestinien, à remettre les mains dans le cambouis ?

Aussitôt élu, on s’en souvient, il désignales deux dossiers qu’il traiterait en priorité : la couverture des soins de santé pour les Américains et la paix au Moyen-Orient. Victorieux sur le dossier intérieur, le second objectif lui a valu la plus cuisante frustration de son premier mandat. Après avoir mis initialement les bouchées doubles et révélé un grand enthousiasme, ayant subi revers sur revers, déconvenue sur déconvenue, il fit brusquement volte-face et s’inclina. Avait-il jugé propice de stopper une démarche volontariste dont il se rendait compte qu’elle n’avait aucune chance d’aboutir ? Ou plutôt, bien décidé à se représenter, a-t-il préféré ne pas fâcher les futurs donateurs dont il aurait besoin pour financer sa nouvelle campagne ? Que la réponse relève de la haute politique ou de la petite manœuvre, ce qui est sûr, c’est que personne n’a envisagé qu’il revienne aussi vite sur la scène moyen-orientale. Car, bien loin de tirer la leçon, une fois réélu, voilà qu’il récidive. En 2013, c’est l’immigration qui sera son cheval de bataille intérieur, et, pour l’extérieur, c’est encore, toujours, et plus que jamais le Moyen-Orient qui le mobilise. Après le discours du Caire, nous aurons droit, cette fois, au discours de Jérusalem.

Ténacité ou obstination ?

Que peut bien signifier cette ténacité que l’on tiendra à droite pour de l’obstination ? La première explication est sur toutes les lèvres : Obama veut prendre sa revanche. Pour être président, on n’en est pas moins homme, et la passion peut bien se dissimuler sous les intérêts supérieurs de la première puissance mondiale. Même si le contentieux personnel n’est pas évacué, il est difficile de croire qu’il est à l’origine de sa réapparition sur le terrain. Serait-ce plutôt le dard de l’ambition, voire le goût du défi ? Le souci de laisser son nom dans l’Histoire ? De réussir là où ses prédécesseurs ont échoué ? De mériter a posteriori le prix Nobel qui lui fut décerné prématurément ? On ne peut exclure toutes ces hypothèses, mais la volonté seule est insuffisante.

Le résultat des élections a très certainement favorisé la détermination présidentielle. Sans doute Obama a-t-il été surpris autant que la plupart des Israéliens. Seul candidat apte à former un gouvernement, Netanyahou avait pensé additionner à son triomphe personnel le trophée d’une représentation accrue du Likoud à la Knesset, susceptible -grâce à l’alliance nouée avec le parti de Lieberman- d’obtenir la majorité absolue. Or, ce virage à droite qu’on avait jugé inexorable a été stoppé net. Des cinq familles politiques israéliennes (gauche, droite, centre, partis arabes et partis religieux), la seule, je dis bien, la seule qui a perdu des plumes et des sièges dans ce scrutin est la droite de Netanyahou. Des centaines de milliers de voix se sont volatilisées, et une grande partie d’entre elles ont été recueillies par le centre et la gauche. Cette leçon n’a pas échappé à Obama qui, décidant de battre le fer quand il est chaud, n’a pas attendu que Netanyahou présente son gouvernement à la Knesset pour déclarer officiellement qu’il se rendra en Israël. L’annonce du voyage présidentiel me parait être une intervention, pour ne pas dire une discrète pression, sur Netanyahou pour qu’il se garde de former une coalition avec les seuls partis religieux et invite Lapid et Livni à siéger à ses côtés pour le tempérer sinon le neutraliser.

Si ce n’est pas le résultat du scrutin qui a été le catalyseur, alors c’est sans doute qu’Obama sait deux ou trois choses que l’on ignore.  Abbas et Netanyahou auraient-ils donné des gages de sérieux ? Auraient-ils fait de nécessité vertu ? Auraient-ils compris qu’avec sa réélection, il est des tours qu’on ne peut plus jouer et qu’il faut désormais que les violons s’accordent ? Il est risqué de gonfler les attentes. Obama peut s’engager à faire un maximum d’efforts, il ne peut promettre des résultats. A-t-il dans son jeu des bottes secrètes qui pourraient convaincre les deux leaders de poursuivre la partie ? Quel engagement Obama sera-t-il prêt à prendre pour empêcher un Iran nucléaire ? En contrepartie, quelles concessions Netanyahou sera-t-il disposé à envisager ? Tel est l’enjeu principal de la visite.

Une autre éventualité doit être cependant examinée. Et si Obama venait pour régler d’autres dossiers ? Après tout, la négociation israélo-palestinienne n’est pas le seul problème de la région. Il est aujourd’hui d’autres inconnues qui génèrent une plus grande incertitude encore : le contrôle de la Syrie après la chute d’Assad, le maintien du projet nucléaire malgré les sanctions internationales et l’avenir de l’Egypte, en proie depuis quelque temps à de vives contestations qui n’épargnent guère le gouvernement des Frères musulmans.

Situation endémique

Le conflit israélo-palestinien a-t-il perdu de sa centralité ? Il faut bien l’admettre, surtout si on le compare aux massacres qui se déroulent tous les jours en Syrie, aux réfugiés qui affluent dans les pays voisins, à l’instabilité dans toute la région, et à la négociation avec l’Iran, pour le moment sans issue apparente. Le concept de centralité dans les relations internationales est relatif et dynamique. Relatif parce qu’un problème n’est central que parce que les autres s’avèrent, en comparaison, périphériques et secondaires. Dynamique, parce qu’un conflit qui est jugé tel ne le reste pas jusqu’à la fin des temps. D’un côté, il est indéniable qu’on a affaire actuellement entre Israël et la Palestine à un conflit de basse intensité. D’un autre côté, si lors des affrontements entre armées régulières il y avait une guerre par décennie (1948, 1956. 1967, 1973), depuis que des organisations de guérilla (Fatah, Hamas, Hezbollah) ont pris le relais, les intervalles se sont considérablement raccourcis : 1978, 1982, 1987, 2000, 2006, 2009, 2012. C’est ce qu’on appelle une situation endémique avec des éruptions qui, comme telles, sont prévisibles, mais dont on ne sait jamais quel en sera le déclencheur. Même si les troubles actuels en Cisjordanie ont pour point de départ une grève de la faim décrétée par quelques prisonniers palestiniens, ils peuvent très vite dégénérer. Dans ce contexte, la reprise des négociations peut apparaître comme un débouché impératif pour les deux parties.

A cet égard, il n’est pas exclu que la paixisraélo-palestinienne n’ait pas ce retentissement sur l’ensemble du monde arabe que l’on prévoit. Les peuples arabes n’ont pas attendu la résolution du conflit palestinien pour se révolter, et il est vraisemblable que le combat continuera indépendamment de la situation en Palestine. Obama est convaincu que la paix israélo-palestinienne aura sur les relations américaines avec le monde arabe un effet majeur. Quoi qu’il en soit, du point de vue des intéressés, il suffit qu’un accord rétablisse entre les deux peuples la paix des armes pour qu’il soit pleinement justifié, quand bien même n’aurait-il aucune autre retombée. Qu’il soit ou non de faible intensité, qu’il n’ait pas la centralité qu’il avait naguère ne change rien à sa trop longue durée et à sa valeur symbolique. Il faut se garder de tirer prétexte de cette relégation du conflit à une place secondaire pour repousser la solution indéfiniment.

La puissance américaine doublement défiée

Sans crier gare, Obama a averti les dirigeants israéliens et palestiniens de sa venue. En 2008, ils n’avaient guère été impressionnés et encore moins intimidés par son charisme. Rappelez-vous : Netanyahou et Abbas, qui n’étaient d’accord sur rien, se sont arrangés pour humilier à tour de rôle le jeune premier américain. Obama avait réclamé douze mois de gel pour les implantations ? Netanyahou lui en concéda dix. La différence est minime, dira-t-on, mais Obama rongea son frein. Il venait de faire la preuve de son inexpérience. Ce n’était pas fini. Lors de sa dernière visite officielle à Washington, Netanyahou prononça un discours longuement et chaleureusement applaudi par les membres du Sénat et du Congrès réunis, contredisant la ligne qu’Obama avait définie auparavant. Ce jour-là, un Premier ministre israélien s’est cru Président des Etats-Unis. Enfin, pour favoriser la cause de Mitt Romney dont Netanyahou souhaitait ardemment la victoire, celui-ci n’a-t-il pas pointé en pleine campagne électorale américaine, à quelques semaines du scrutin présidentiel, l’irresponsabilité d’Obama dans la gestion du problème iranien.

Malgré son image débonnaire, Mahmoud Abbas ne fut pas en reste. Il défia Obama à deux reprises au moins : une fois le gel des implantations déclaré, il refusa de revenir à la table des négociations comme il s’y était engagé et ne consentit d’abord qu’à des pourparlers indirects. Enfin, plus récemment, Mahmoud Abbas a résisté à la demande américaine de ne pas soumettre au vote de l’Assemblée générale la résolution sur l’admission de la Palestine comme Etat observateur. Le président de l’Autorité palestinienne passa outre. Belle démonstration de ce que la puissance du fort au faible sur le papier ne se vérifie pas toujours sur le terrain ! Qu’en sera-t-il cette fois ? 

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