Les mots ne sont pas indifférents et leur (non-)utilisation encore moins. C’est pourquoi le journaliste Guy Konopnicki et le cinéaste Claude Lanzman s’insurgent contre la disparition du terme Shoah dans les manuels d’histoire français. Oui, mais…
1) De quoi parle-t-on ?
Les choses semblent claires : selon Guy Konopnicki et Claude Lanzman, une circulaire, parue dans le Bulletin officiel spécial n°7 de septembre 2010 de l’Education nationale, insiste sur la nécessité de supprimer le terme « Shoah » des manuels scolaires et de le remplacer par « anéantissement ».
G. Konopnicki commence par rappeler le cas de Catherine Pederzoli, cette enseignante de Nancy, suspendue pour avoir « utilisé systématiquement » le motShoah durant son cours d’histoire. Cl. Lanzman* s’en prend, lui, à un « négationnisme particulièrement pervers ».
Et il en désigne le principal responsable : l’ex-doyen de l’Inspection générale d’histoire, Dominique Borne, qui aurait affirmé, voici une douzaine d’années déjà : « Il faut bannir le mot Shoah des manuels, car c’est un mot étranger ».
Et c’est ce qui s’est produit, expliquent les deux hommes : dans les manuels mis en vente à la rentrée 2011, le motn’apparaît plus sauf, parfois, en note de bas de page.
2) Le Mot et la Chose
Au nom de la défense de la langue française, on refuse donc Shoah, mot hébreu. Mais alors, comment nommer l’innommable ? « Génocide, extermination, anéantissement sont des noms communs qui ont besoin d’un adjectif les qualifiant », explique Lanzman.
Le problème, c’est que ces adjectifs prêtent à confusion. On peut certes parler de « génocide juif » ou de « génocide nazi ». Mais, comme dit le cinéaste, « savoir qui a génocidé qui, c’est une autre affaire ». De fait.
L’idéal serait de parler du« génocide commis par les nazis contre les Juifs ». Mais c’est bien long. Il y a aussi « judéocide », qui dit bien ce qu’il y a à dire, mais le terme ne « prend » pas. Peut-être parce qu’il sonne mal…
Voilà pourquoi Shoah s’impose, reprend Lanzman. : « Le mot ne désigne rien d’autre que l’événement qui porte ce nom (…) et il épouse au plus près la spécificité juive du désastre ».
A l’inverse, lorsque d’aucuns le refusent, « ce n’est pas au mot seul qu’ils en ont, c’est à la chose ».Et Konopnicki d’enfoncer le clou : « L’Education nationale refuse un traitement trop singulier, trop juif ».
3) Elargissement du champ de la polémique
Dans la foulée, les deux hommes s’en prennent à la façon dont les manuels d’histoire (et nommément, celui de Hachette) traitent de la Palestine. Ils notent que dans les trois pages consacrées au sujet, l’expression Etat d’Israël n’apparait pas une seule fois.
Et que dans le « Vocabulaire à retenir » figure le mot « Nakba », terme évoquant l’expulsion des Palestiniens en 48. Ce mot, qui signifie « catastrophe » en arabe, équivaut donc au Shoah hébreu, mais la défense de la langue française ne semble pas l’interdire, lui…
Conclusion : « La logique de ce manuel d’histoire tient à la suppression non d’un seul mot, mais de deux. Shoah et Israël ! La destruction du peuple dont le nom est Israël ».
4) La parole à la défense
Selon le camp d’en face, tout cela est très excessif, voire faux. Par exemple, notent-ils, l’enseignante Catherine Pederzoli a été victime d’un excès de zèle. Le Conseil de discipline n’a pas retenu les charges concernant l’emploi du mot Shoah et l’a réintégrée dans ses fonctions.
D’autre part, selon Le Point*, le « Bulletin officiel n° 7 de septembre 2010 »que critique Lanzman n’existe tout simplement pas. Le « Groupe des éditeurs scolaires » assure, lui, n’avoir reçu aucune demande de retrait du mot Shoah.
De son côté, « l’Association des professeurs d’histoire et de géographie » explique que l’on peut « d’autant moins la soupçonner de vouloir effacer l’importance du génocide juif qu’elle a publié en 2008 un ensemble d’instructions visant à enseigner la Shoah… dès l’école primaire ».
Quant à l’ex-doyen Dominique Borne qui s’indigne d’être soupçonné de négationnisme, des journalistes ont établi qu’il a publié un texte intitulé « Faire connaître la Shoah à l’école » et a fait élaborer une version du film de Lanzman, destinée aux publics scolaires.
Enfin, le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, a déclaré « qu’il ne s’est jamais opposé à l’utilisation du mot Shoahdans les programmes, ni dans les manuels » et que celui-ci « figure de manière explicite dans les manuels d’histoire de cette rentrée ».
5) Je n’écris pas ton nom, objectivité.
Ce site ne croit pas en l’objectivité : comme tout le monde, les journalistes ont un avis sur tout et il transparaît dans l’écriture, le vocabulaire, la place des arguments… Par contre, ils une obligation d’honnêteté.
C’est ce qu’on a essayé sur ce dossier complexe traitant d’un thème toujours douloureux. Tout au plus se permettra-t-on de regretter le mélange des deux problématiques Shoah –Nakba. Surtout lorsqu’on se bat –à juste titre- pour la spécificité de la première.
Pour le reste, à l’internaute se fera son opinion. Et la partagera avec nous, s’il le désire.
**http://www.lepoint.fr/culture/shoah-l-embarrassante-offensive-de-lanzman…
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