L’exode massif des Juifs du monde arabo-musulman après 1945 fait encore aujourd’hui l’objet de polémiques. Cette question sera examinée lors d’une conférence organisée par le CCLJ le 5 décembre 2012 à l’ULB. Denis Charbit, historien israélien spécialiste du sionisme, y participera. Dans l’entretien qu’il nous accorde, il évoque le cas des Juifs d’Algérie.
Qu’est-ce qui distingue les Juifs d’Algérie de leurs coreligionnaires des autres pays arabo-musulmans ?
Ils étaient avant tout citoyens à part entière de la République française. Si on compare leur situation avec celle des Juifs des autres pays arabo-musulmans, les Juifs d’Algérie bénéficient d’une promotion politique et sociale remarquable. Parmi les communautés juives du monde arabo-musulman dont la liquidation se produit en un laps de temps très rapide, celle d’Algérie est la seule à ne pas émigrer en masse vers Israël. La raison est très simple, en réalité : ils disposent tous de la nationalité française et leur exil ne les transforme pas en apatrides. Près de 90% d’entre eux se rendent donc en France en 1962.
Les Juifs ont-ils vécu le départ d’Algérie différemment des autres rapatriés français ?
Le traumatisme de l’exil est moins important chez les Juifs qu’auprès des Pieds-Noirs (Français d’Algérie avant 1962). Certains Juifs n’éprouvent aucun regret particulier, car l’installation en France apparaît comme l’aboutissement d’un processus d’émancipation et d’intégration initié par le décret Crémieux en 1870. La réussite socio-économique des rapatriés juifs d’Algérie en France permet donc d’atténuer considérablement le traumatisme de l’exil. D’autres Juifs d’Algérie vont intérioriser certaines évolutions politiques : la rupture avec le monde arabe, la trahison qu’ils ont éprouvée sous Vichy avec l’abrogation du décret Crémieux, l’abandon de l’Algérie française par le général de Gaulle et la politique arabe de la France à partir de 1967. Ils vont alors définir Israël comme une patrie symbolique de substitution.
Peut-on parler de sionisme « débordant » ?
Non, c’est plus complexe. Quand ils vivaient en Algérie, la France était leur patrie symbolique. Une fois en France, du moins à partir de 1967, ils reproduisent le même schéma, mais envers Israël. Cette patrie symbolique permet donc à ces Juifs d’Algérie d’aller de l’avant alors que les Pieds-Noirs nourrissent un ressentiment très vif qu’ils traînent encore aujourd’hui. On le voit bien dans toutes les luttes mémorielles autour de la Guerre d’Algérie. Les Pieds-Noirs ne manquent pas une occasion pour réaffirmer leurs griefs et leur récit de ce chapitre douloureux de l’histoire de France. Les Juifs, quant à eux, ne sont pas du tout impliqués dans ces polémiques, comme si ce n’était plus leur histoire et qu’ils avaient tourné la page. Enfin, l’ombre pesante de la Shoah est aussi une raison pour laquelle l’exil est vécu de manière moins traumatisante. Par rapport à la tragédie de la Shoah, le déchirement du départ des Juifs d’Algérie n’a pas le même impact dans la conscience juive.
La liquidation définitive et fulgurante des communautés juives des pays arabo-musulmans est-elle entrée dans la conscience collective juive en dépit du poids de la Shoah ?
Oui, mais cette entrée s’est faite par une indexation sur la tragédie de la Shoah. De nombreux colloques ont ainsi été organisés sur les Juifs d’Algérie sous Vichy ou sur les Juifs d’Irak à l’époque du gouvernement arabe pronazi, etc. De cette manière, cette problématique entre plus facilement dans la conscience collective juive. Ce qui suscite la polémique réside plutôt dans la comparaison entre le sort des réfugiés juifs des pays arabes et celui des réfugiés palestiniens. Pour certains en Israël, parler maintenant de « Nakba juive » n’est qu’un moyen supplémentaire pour liquider la question palestinienne. Et ceux qui s’obstinent à parler de « Nakba juive » ne le font pas uniquement pour la beauté de la tour d’ivoire intellectuelle. Ils souhaitent que leurs travaux soient instrumentalisés politiquement.
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