Journaliste et ancien directeur du Monde, Eric Fottorino est également écrivain et auteur de nombreux romans salués par la critique. Dans son dernier livre, Le marcheur de Fès (éd. Calmann Lévy), il poursuit sa quête identitaire en partant à la découverte du Maroc natal de son père naturel, un médecin juif originaire de Fès qui avait déjà inspiré un livre précédant, L’Homme qui m’aimait tout bas.
La découverte à l’âge de 17 ans de l’identité de votre père biologique, Maurice Maman, un médecin juif originaire du Maroc, vous a-t-elle conduit à vous approprier son identité juive ? Eric Fottorino : Pas du tout. Je n’ai pas changé d’identité. Je ne suis pas juif et je ne me suis pas découvert juif. J’ai en revanche trouvé ce que j’attends depuis très longtemps : un acte d’état civil qui ne soit pas falsifié. Depuis vingt ans, je ne fais que réécrire mon état civil à travers mes romans. Je le réécris parce qu’il est faux et qu’il a été dressé à mon insu. En découvrant l’identité de mon père, j’ai découvert ce qui me manquait. Je dois malgré tout reconnaître que je me sens beaucoup plus en sympathie avec les Juifs. Pour autant, je ne me sens pas juif. De la même manière que j’ai été baptisé et que j’ai fait mes deux communions, j’ai pris mes distances de la religion catholique. Cette ascendance n’a rien changé en moi, si ce n’est qu’elle m’a permis de prendre encore plus conscience de notre humanité.
Avez-vous mieux cerné l’identité juive depuis que vous avez consacré deux livres à ce sujet ? E. Fottorino : Non. Je ne sais toujours pas ce que cela signifie véritablement. J’ai un jour posé la question à mon père et il m’a répondu en cinq mots : « Etre juif, c’est avoir peur » ! Mais avoir peur de quoi, lui ai-je ensuite demandé. Il m’a alors parlé du conflit du Proche-Orient et des incidences sur sa carrière de gynécologue au Maroc pendant la Guerre des Six Jours, ainsi que des problèmes qu’il a eus à Toulouse avec la bourgeoisie locale : lorsqu’il a été viré d’une clinique, on a levé son verre à l’expulsion du Juif ! Je me suis donc toujours demandé pourquoi j’étais un enfant peureux. J’avais le sentiment que cette peur m’avait été transmise, mais je ne pouvais pas l’identifier ni la définir. Etait-ce celle de l’enfant abandonné ou était-ce cette peur atavique liée au Pogrom de Fès en 1912 ? Pendant trois jours, le quartier juif de cette ville est pillé, saccagé et sa population massacrée. Pour les protéger de la colère des musulmans, les Français placent les Juifs dans les cages des fauves du palais du Sultan ! Paradoxalement, on les protège tout en les exposant à une autre menace. Cette dimension de peur est donc en moi sans que je sache véritablement ce qu’elle recouvre.
Sous quelle forme cette peur s’exprimait-elle ? E. Fottorino : Je sais que jusqu’à l’âge de 13 ans, j’attendais à la sortie de l’école que mon père ou ma mère vienne me chercher. Si pour une raison ou une autre, ils avaient trois minutes de retard, c’était la fin du monde et j’imaginais qu’ils m’avaient abandonné. La peur peut prendre plein de formes. Quand mon père naturel, Maurice Maman, entreprenait une opération difficile, il avait toujours son passeport en poche ! Personne ne lui demandait ses papiers, mais il pensait qu’à tout moment, il pouvait partir. Cela me rappelle une promenade dans le Quartier latin avec Claude Lanzmann. Soudain, il me dit qu’à ce croisement de rue il faut toujours faire attention, car des types peuvent toujours surgir. Il vivait donc encore la guerre et la persécution des Juifs plus de cinquante ans après.
Pourtant, vous n’avez pas été élevé par votre père. Comment a-t-il pu vous transmettre cette peur ? E. Fottorino : Cette peur m’a-t-elle été transmise en raison de l’absence de mon véritable père ou bien en raison de la peur dans laquelle ce dernier vivait, je l’ignore encore. Quand j’ai rencontré mon père pour la première fois, j’avais 17 ans. Il a constaté que j’étais normalement intelligent. Il m’a ensuite dit que si je suis intelligent, c’est une question de gène. Cette remarque m’a beaucoup gêné, voire révolté. Et lorsque j’ai terminé Science Po, il m’a appelé pour me féliciter et à nouveau, il m’a dit que cette réussite est normale, car elle s’inscrit dans mes gènes. A nouveau, sa réaction m’a révolté, car cela signifiait que je n’avais aucun mérite. Je dois toutefois admettre qu’il n’a pas tout à fait tort, car plus je vieillis et plus j’en apprends sur mon père, plus les gènes s’imposent. Ainsi, je m’aperçois que nous avons des goûts et des habitudes similaires. C’est troublant. Et c’est d’autant plus troublant que cette question des gènes m’a toujours mis mal à l’aise. Lorsque je me suis rendu à Fès, j’ai rencontré des amis d’enfance de mon père. Quand ils m’ont vu arriver, ils ont cru que c’était mon père tellement je lui ressemble.
Vous aimez beaucoup Romain Gary. La confusion des identités est également présente dans la vie de cet écrivain… E. Fottorino : Quand on a su qu’Emile Ajar, l’auteur de La vie devant soi, était Romain Gary, on a dit que ce dernier se cachait derrière Ajar. Je n’ai jamais perçu cela de cette manière. Je suis convaincu que Romain Gary est redevenu Roman Kacew (son vrai nom) à travers Emile Ajar. En réalité, Romain Gary n’était qu’une invention de sa mère qui voulait que son fils devienne un diplomate français mondain et célèbre habillé par les meilleurs tailleurs de Londres. Il a suivi ce parcours et il n’en peut plus, il ne se supporte plus. Quand j’ai découvert cette histoire qui m’a toujours bouleversé, j’ai tout de suite compris que Romain Gary redevenait le gamin juif de Lituanie qu’il était en réalité.
Eric Fottorino, Le marcheur de Fès, éd. Calmann Lévy
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