Les frères ennemis de la vie politique palestinienne ont scellé leur réconciliation. Suscitant l’ire des Israéliens, cet accord incommode également les Américains, les Saoudiens et les généraux du Caire où le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, est tombé en disgrâce.
Annoncé en grande pompe le mercredi 23 avril 2014 dans la bande de Gaza, l’accord entre le Fatah et le Hamas est l’alliance de l’aveugle et du paralytique. Le mouvement islamiste n’a jamais été en plus mauvaise posture. Coincé entre le marteau israélien et l’enclume égyptienne, ses coffres vides, sa popularité au nadir et menacé par des organisations plus radicales que lui, notamment le Djihad islamique, le gouvernement d’Ismail Haniyeh espère trouver dans cet accord un peu d’air et de légitimité.
Mahmoud Abbas est à peine mieux loti. Les dernières élections législatives, qu’il a d’ailleurs perdues face au Hamas, remontent à 2006. Sa seule légitimité, il la puise dans la reconnaissance internationale, le soutien américain et un processus de paix en état de mort clinique. En l’absence de toute perspective d’un accord avec Israël, ses seules options restaient la dissolution de l’Autorité palestinienne, le recours aux instances internationales – et la réconciliation palestinienne.
Pour autant, le chemin reste long et semé d’embûches. L’accord prévoit la formation d’un gouvernement d’entente nationale composé de technocrates « d’ici à cinq semaines », l’organisation d’élections présidentielles et législatives dans les six mois, et l’élargissement de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de manière à y inclure le Hamas et le Djihad islamique. Cependant, si on sait que Mahmoud Abbas prendra la tête de ce gouvernement intérimaire, avec Haniyeh et son propre Premier ministre, Rami Hamdallah, comme adjoints, sa composition reste à déterminer. Pour des raisons qui tiennent autant à la rivalité entre les deux principaux mouvements nationaux palestiniens qu’à la configuration d’un territoire éclaté sous blocus ou occupation militaire, les modalités des élections prévues constitueront un casse-tête redoutable, peut-être insoluble. Le sort des forces de sécurité du Hamas en sera un autre. Les islamistes accepteront-ils de les placer sous la coupe de l’Autorité palestinienne ? Les forces palestiniennes opérant aujourd’hui en Cisjordanie seront-elles autorisées à se déployer dans la bande de Gaza ?
Pour Israël, la messe est dite
Enfin, quelle sera l’attitude de la communauté internationale ? Pour Israël, la messe est dite. Benjamin Netanyahou a été prompt à réagir : soit la paix avec le Hamas, soit la paix avec Israël. C’est oublier que l’un des arguments récurrents du gouvernement de Jérusalem était précisément qu’on ne saurait négocier sérieusement avec une entité divisée en factions rivales. Encore la déclaration du Premier ministre ne fut-elle que la réaction la plus modérée. Pour l’extrême droite de son cabinet, l’accord de réconciliation est la preuve qu’on n’a en face de soi qu’une bande de terroristes avec laquelle il est inutile de négocier.
Cependant, pour Abbas, le risque le plus sérieux n’est pas du côté de Jérusalem, où il n’avait pas grand-chose à espérer de toute façon. Il lui faudra faire face à la colère du Caire, où les généraux au pouvoir ont rangé le Hamas au rayon des mouvements terroristes, à l’instar des Frères musulmans dont il est l’émanation, comme des pays du golfe, Arabie saoudite en tête. Et il lui faudra surtout s’expliquer avec les Américains, qui ont réagi aussitôt en rappelant les trois conditions fondamentales à tout dégel avec le Hamas : reconnaissance d’Israël, renoncement à la violence et respect des accords signés. Or, pour l’administration Obama, il ne s’agit pas que d’une affaire politique; la loi lui interdit tout contact avec une entité terroriste. Il est vrai que cela ne l’empêche pas de traiter avec le gouvernement libanais, malgré la présence du Hezbollah. Mais étant donné l’esprit du Congrès, il aura beaucoup plus de mal à contourner la loi au bénéfice des Palestiniens. Tout cela reste d’ailleurs théorique. Il importe de se souvenir que des accords d’entente nationale avaient déjà été signés par le passé, en mai 2011 et en février 2012, pour capoter aussitôt. Même si les conditions actuelles améliorent les chances de cette troisième tentative, il y a loin de la coupe aux lèvres. Le diable se niche, comme toujours, dans les détails, et chacun de ces « détails » risque de s’avérer un obstacle infranchissable.
Enfin, il n’est pas impossible que la signature de cet accord de réconciliation ne soit pour Abbas qu’un moyen de plus pour faire pression sur Jérusalem et Washington afin de poursuivre les négociations au-delà de leur terme du 29 avril, mais à des conditions moins humiliantes. Rien ne lui sera plus facile dès lors que d’arguer de la mauvaise foi du Hamas pour dénoncer l’accord avec lui et repousser aux calendes grecques une impossible « réconciliation ».
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