La redoutable tendance des copains juifs

Vous n’allez pas me croire, mais le 7 février dernier, j’ai passé deux heures de bonheur paisibles à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Oui, vous avez bien lu : c’était le 7 février, le jour où…, mais aussi celui où j’ai assisté à la soutenance d’une thèse de Doctorat en Histoire présentée par Arnaud Bozzini : « Engagement politique et reconstruction identitaire – Les Juifs communistes à Bruxelles 1944-1963 ».

Bozzini, c’est un nom juif ça ? Non, pas plus que Di Rupo, et pourtant ce Carolo d’origine italienne (32 ans) lit le yiddish comme vous et moi. Façon de parler car, pour ma part, j’ai du mal. Bozzini, lui, n’a pas eu le choix : voulant consacrer sa thèse à la reconstruction de la vie juive dans les années d’après-guerre, la connaissance de cette langue lui était indispensable pour comprendre la presse communiste Unser Kampf et Unser Vort. Une presse que Jo Szyster, un ingénieur retraité et rencontré sur les bancs de l’Institut Martin Buber, détenait depuis le décès de son père qui en avait été l’un des rédacteurs.

Bozzini accèdera aussi aux archives de Solidarité Juive et découvrira l’extraordinaire influence des communistes dans la « rue juive » au sortir de la clandestinité. Forts de leurs activités dans la Résistance et de l’aura dont bénéficiait alors l’URSS, ils étaient actifs dans tous les secteurs (cantines, vestiaires, démarches administratives, services médicaux, écoles yiddish, colonies de vacances, vie culturelle, etc.). Ainsi que le résuma Hertz Jospa, leur principal dirigeant, le but fondamental de tous ces efforts fut de faire des survivants broyés par la Shoah « des hommes dignes et des Juifs fiers ».

La thèse de Bozzini montre combien cette insistance à affirmer conjointement « une identité juive forte et assumée » et une idéologie prosoviétique sera la source des tiraillements qui surgiront entre le Pati communiste et les activistes juifs. Dans les archives du Parti, Arnaud Bozzini trouvera cette observation soucieuse de Jean Terfve, ancien ministre et alors n° 2 du Parti qui relève « la redoutable tendance des copains juifs à se replier sur eux-mêmes ».

Insurmontable, la contradiction entre l’attachement à l’idéologieuniversaliste et égalitaire à laquelle ils adhéraient et « le fait juif » ? Oui. D’autant que souvent, le fait juif était à l’origine de leur engagement communiste. C’est parce qu’ils étaient juifs qu’ils avaient été opprimés.

Quittant David Susskind, interrogé comme témoin de ces années au cours desquelles il avait été le leader de la légendaire et communisante Union sportive de la jeunesse juive, Arnaud Bozzini m’a rapporté sa nette impression que Suss était, pour le fond, demeuré fidèle aux combats internationalistes de sa jeunesse, « mais sous une autre forme ».

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