La Reine Elisabeth, une Juste problématique

Quelques mois avant sa mort en novembre 1965, la Reine Elisabeth est reconnue Juste parmi les nations par Yad Vashem. Une reconnaissance qui suscite la perplexité et le malaise des spécialistes de l’Occupation en Belgique. Dans l’entretien qu’il nous accorde, Herman Van Goethem, historien et directeur de Kazern Dossin, décrypte l’attitude de la 3e Reine des Belges envers les Juifs de Belgique entre 1940 et 1944.

Avant la guerre, quelle est l’attitude de la Reine Elisabeth envers les Juifs ?

Herman Van Goethem  A l’image d’une partie de l’aristocratie belge, la  Reine Elisabeth et le Roi Albert ont des contacts avec des Juifs souvent de nationalité belge qui évoluent dans le monde financier, industriel, intellectuel et artistique. Ils soutiennent aussi le mouvement sioniste, ce qui implique donc l’émigration du monde juif en Palestine.

Comment le nom de la Reine Elisabeth apparaît-il dans la question de la persécution et la déportation des Juifs de Belgique sous l’occupation allemande entre 1940 et 1944 ?

HVG Dès l’adoption des ordonnances antijuives d’octobre 1940, des Juifs sollicitent l’intervention de la Reine Elisabeth concernant le port de décoration qu’il leur est désormais interdit de porter par exemple. Mais c’est surtout lorsque les déportations commencent que des Juifs écrivent à la Reine pour qu’elle intervienne auprès des Allemands. Ce ne sont pas que des notables ni des Juifs de la grande bourgeoisie. On voit aussi des Juifs plus modestes venir directement au Palais royal de Bruxelles pour y adresser des requêtes.

Pourquoi est-ce la Reine Elisabeth qui traite de ces questions ?

HVG En réalité, les Juifs sollicitent l’aide et l’intervention de la famille royale, mais très rapidement, un partage des tâches s’opère entre le Roi Léopold III et sa mère, la Reine Elisabeth. Les questions relatives aux Juifs sont traitées par le cabinet de la Reine qui examine essentiellement les cas de Juifs exerçant des responsabilités importantes ou de notables juifs que la Reine Elisabeth connaît. Quand on est un Juif lambda, c’est plus compliqué.

Quelle est la position de la Reine Elisabeth face à la persécution et à la déportation des Juifs ?

HVG La Reine Elisabeth n’a jamais protesté ni émis la moindre critique de principe à l’encontre de la politique antijuive de persécution et de déportation menée par les Allemands. Elle n’a jamais pris position officiellement ni publiquement. En réalité, elle suit scrupuleusement la logique de collaboration dans laquelle s’inscrivent les secrétaires généraux (hauts fonctionnaires à la tête de chaque administration), l’Association des Juifs en Belgique (AJB) et le Palais royal. Ils ne négocient avec les Allemands que pour obtenir de leur part des concessions dans des cas bien précis. Ainsi, un protocole est établi en 1942 entre le cabinet de la Reine Elisabeth et les Allemands pour déterminer les cas dans lesquels elle compte intervenir. Elle ne le fera que pour les Juifs belges, qui ne représentent que 10% de la population juive de Belgique. Elle accepte donc le principe de la déportation de 90% des Juifs de Belgique !

En quoi consistent les interventions de sauvetage de la reine Elisabeth ?

HVG Exception faite de quelques démarches en faveur d’anciens combattants juifs, le Palais n’intervient pas en faveur des Juifs avant l’été 1942. Avec les déportations qui commencent en août 1942, la Reine n’intervient qu’en faveur des Juifs belges que les Allemands eux-mêmes n’envisagent d’ailleurs pas de déporter d’entrée de jeu. En fait, elle n’intervient que lorsque le protocole conclu avec les Allemands n’est pas respecté. C’est comme cela qu’elle obtient en juin 1943 la libération de quelque 300 Juifs belges internés à la Caserne Dossin de Malines. Pourvu que les Allemands ne touchent pas aux Juifs belges, tout va bien ! Elle agira aussi, même s’ils ne sont pas belges, en faveur d’enfants juifs orphelins ou restés seuls depuis l’arrestation de leurs parents. La question des enfants touche la Reine Elisabeth. En août 1942, la Reine Elisabeth implore Hitler via le gouverneur militaire de la Belgique occupée, le général von Falkenhausen, pour que les familles déportées ne soient pas séparées de leurs enfants ! Les Allemands vont évidemment accepter cette requête qui les arrange bien, puisque cela leur permet de déporter les enfants juifs sans le moindre problème. La Reine pense bien agir, mais on voit bien qu’elle ne saisit pas la portée tragique d’une telle mesure.

Que peut faire la Reine Elisabeth pour sauver des Juifs ?

HVG La Reine Elisabeth aurait dû protester officiellement dès le début sur le principe même de la persécution des Juifs de Belgique. Les protestations de principe de la Reine auraient ralenti le processus de déportation des Juifs de Belgique. En retardant la déportation des Juifs, les chances de survie des Juifs augmentent considérablement. La Reine Elisabeth se serait peut-être placée dans une position de confrontation avec les Allemands, mais on sait que ces derniers sont sensibles aux protestations, et la Reine bénéficie d’une marge de négociation et de contestation qui écarte tout risque de répression allemande à son égard. Les Allemands n’auraient pas touché un cheveu de la Reine Elisabeth. Au pire, ils l’auraient placée en résidence surveillée dans un château dans le fin fond des Ardennes. Mais ce n’est pas tout. Les protestations publiques de la Reine Elisabeth auraient eu un impact majeur sur l’opinion publique belge, qui aurait pu alors devenir bien plus sensible au sort des Juifs. Il suffit d’observer en France l’effet de la protestation publique de l’archevêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, sur l’opinion française. Suite à cette protestation, des Français même antisémites vont aider des Juifs. Or, en Belgique aucune autorité n’adopte l’attitude de l’archevêque de Toulouse. Le Primat de Belgique, le Cardinal Van Roey, ne bouge pas. Pire, il publiera en 1945 un livre dans lequel il écrit sans le moindre scrupule qu’« en ce qui concerne la persécution des Juifs, l’archevêché avait décidé de s’intéresser à des cas particulièrement intéressants : des jeunes gens, juifs d’origine, mais membres de l’Eglise catholique par le baptême et la pratique religieuse […] ; des Juifs ayant épousé des catholiques et dont les enfants sont baptisés… » ! Ces propos sont scandaleux.

Pourtant, on peut mettre au crédit de la Reine Elisabeth le sauvetage de plusieurs centaines de Juifs, dont des enfants juifs placés dans le home de Wezembeek-Oppem…

HVG C’est vrai, et personne ne le conteste, sauf que dans le cas précis de ce home d’enfants de l’AJB, ce sauvetage a eu des conséquences terribles pour d’autres Juifs. Comme les Allemands ont fixé des contingents de convois qu’il faut remplir pour qu’ils partent à Auschwitz, les orphelins du home de Wezembeek-Oppem que la Reine sauve sont alors remplacés par des Juifs malades soignés à l’hôpital Erasmus d’Anvers ! Ces malades ont été arrachés de leur lit pour être internés à la Caserne Dossin de Malines et envoyés à Auschwitz ensuite. Mais dans quel trafic la Reine est-elle impliquée ? On se situe ici dans une zone où les repères moraux nécessaires pour apprécier la situation ont complètement disparu. Les tentatives de sauvetage de la Reine interviennent alors qu’elle a accepté les règles inacceptables du jeu fixé par les Allemands. Son fils Léopold III, sympathisant de l’Ordre Nouveau, a sans doute joué un rôle dans ce choix. C’est donc un sale jeu. Et voilà, les Allemands ont mis au point un système biaisé et pervers dans lequel ils laissent entendre qu’ils cèdent, alors qu’ils ont déjà tout décidé. La Reine obtient certes des résultats, mais c’est bien peu de choses au regard du contexte général dans lequel plus de 26.000 Juifs sont déportés.

Peut-on parler d’un mythe d’une Reine Elisabeth protectrice des Juifs ?

HVG Ce n’est pas à proprement parler un mythe, car il est vrai que la Reine Elisabeth a essayé de faire de son mieux dans un contexte tragique. Mais le choix préalable qu’elle a fait dès 1940 de ne pas protester officiellement contre les ordonnances antijuives et d’accepter la logique de la collaboration est une erreur qui l’enferme dans une situation terrible où elle ne peut sauver que quelques centaines de Juifs. Je reconnais que plus de 70 ans après, c’est facile
de porter un jugement sur des événements dont on connaît l’issue. Mais l’on voit, malgré tout, qu’il était possible d’agir autrement. L’exemple de l’archevêque de Toulouse en est la plus belle illustration. Et ses protestations officielles prononcées en chaire ont eu un impact majeur sur l’opinion française. En France, deux tiers des Juifs ont été sauvés.

Herman Van Goethem est professeur d’histoire à l’Université d’Anvers. Il dirige depuis 2012 Kazern Dossin, le Mémorial, musée et centre de documentation sur l’Holocauste et les droits de l’homme. Spécialiste de l’histoire politique de Belgique, il a coécrit en 1994 avec Jan Velaers Leopold III, de Koning, het land, de oorlog (éd. Lanoo). Jusqu’à présent, ce livre est le plus complet qui analyse l’attitude de Léopold III et du Palais royal pendant la Seconde Guerre mondiale.  
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