Le 26 octobre dernier, lors d’une conférence répondant à l’intitulé plus qu’évocateur Le monde sans le sionisme, organisée par le Centre d’études stratégiques de Téhéran, le nouveau président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a déclaré qu’Israël devait être rayée de la carte. L’intervention présidentielle précédait de 48 heures la Journée mondiale de Jérusalem, manifestation annuelle instituée par l’ayatollah Khomeiny le dernier vendredi du mois de Ramadan, durant laquelle des milliers de personnes s’étaient rassemblées dans les rues de la capitale au cri de Mort à Israël. Ahmadinejad en a profité pour préciser que ses propos reflétaient les mots exacts du peuple iranien. La rhétorique hostile à Israël et, plus largement, aux Juifs, n’est pas neuve dans cette partie du monde. Elle ravive non seulement la tradition initiée par le fondateur de la Révolution islamique, mais elle renoue également avec les accents et les persécutions antisémites qui ont caractérisé le chiisme duodécimain des Safavides.
Pour quelque violente et intempestive qu’elle fût, cette déclaration criminogène avait visiblement valeur de message pour l’ensemble de la région. L’Iran entend marquer sa volonté de s’y imposer comme un acteur majeur, et tirer profit de la disparition de Saddam Hussein pour faire entendre sa voix au sein du choeur réunissant les islamo-nationalistes. Il espère ainsi récupérer à son avantage les mutations qui sont en train de se produire au Moyen-Orient et prendre la tête des pays musulmans qui se battent «contre l’impérialisme occidental». Dans la recomposition de la carte géopolitique qu’il entrevoit -et sa volonté manifeste de poursuivre son programme de recherches nucléaires en est le signe-, l’Iran s’emploie davantage à accroître son influence au sein du monde arabo-musulman qu’à provoquer une confrontation directe avec Israël. Pour le moment, du moins.
Muselée, discriminée et persécutée comme tant d’autres par le régime Baas, la communauté chiite d’Irak constitue, à n’en pas douter, la première destinataire du message de l’Iran. La peur de ce réveil agressif de l’imâmisme politique a été durant de nombreuses années le meilleur gage de la stabilité du régime de Saddam Hussein.
L’inconnue chiite
Après avoir déclenché l’opération Tempête du désert, le 17 janvier 1991, George Bush avait pris la décision de ne pas pousser l’offensive jusqu’à Bagdad. A la suite de ce dernier, Bill Clinton avait lui aussi renoncé à précipiter la chute du président irakien, en raison des nombreuses conséquences imprévisibles sur l’ensemble de la région que le renversement de l’homme fort de Bagdad aurait déclenchées. L’incertitude majeure qui réfrénait les ambitions américaines au Moyen-Orient, tant républicaines que démocrates, portait notamment sur l’attitude qu’adopteraient les chiites irakiens envers l’Iran post-khomeyniste, au sein d’un pays certes débarrassé d’une épouvantable dictature sunnite, mais dont l’unité serait en proie aux guerres tribales. Le risque d’embrasement et le bouleversement des rapports de forces que redoutaient les dirigeants américains étaient justifiés par l’histoire du Moyen-Orient et des terribles affrontements dont il fut le théâtre. Les tensions entre sunnites et chiites y ont toujours été particulièrement meurtrières, et les antagonismes ancestraux entre ces deux traditions musulmanes les plus importantes y ont conservé toute leur actualité. D’une certaine manière, dans cette région du monde, l’avenir s’écrit au passé. Ainsi, la bataille historique de Kerbala -au cours de laquelle Husayn, le fils d’Ali et petit-fils du Prophète, sa famille et ses partisans, furent massacrés en 680 par les armées du calife omeyyade Yazid- est d’autant plus présente dans la mémoire des chiites qu’ils ont longtemps désigné Saddam Hussein par le nom du souverain responsable de la persécution de leurs lointains aïeux. Rappelons également que durant la guerre Iran-Irak, les surnoms attribués à l’ennemi par chacun des protagonistes renvoyaient à des sobriquets conservés depuis le Moyen Age. Le souvenir des guerres incessantes que se livrèrent Arabes, Ottomans et Persans, mais aussi sunnites et chiites -dont la distinction doctrinale ne recoupe pas nécessairement les clivages ethniques-, est aujourd’hui encore si prégnant qu’il motive les affrontements fratricides qui ravagent l’Irak de l’après-Saddam Hussein.
Le président iranien n’espère évidemment pas que son appel à la disparition d’Israël soit de nature à faire émerger un front islamique unifié qui ferait table rase des fractures du passé. Mais son inquiétante détermination est cependant suffisante pour rappeler aux nations musulmanes que le pouvoir iranien dispose d’une capacité de nuisance et de mobilisation certaine, qu’il entend bien transformer en un réel pouvoir d’influence. S’il a cherché l’oreille des mouvements terroristes, il n’a cependant trouvé qu’un écho critique auprès d’intellectuels palestiniens écoeurés de voir la société civile et les efforts de paix entrepris par les Israéliens et les Palestiniens être sacrifiés sur l’autel de la surenchère rhétorique. Comme l’écrit Walid Salem, le directeur de l’antenne de Jérusalem-Est de Panorama, le Centre pour la diffusion de la démocratie et du développement de la société, le président iranien entend revenir aux slogans des années 60 et 70 qui réclamaient l’élimination d’Israël. A cette époque, poursuit-il, ces slogans émanaient des mouvements nationalistes arabes et des organisations palestiniennes marxistes. Aujourd’hui, ils sont devenus de la propagande politique islamiste réactualisée par les Iraniens et par différents mouvements politiques qui utilisent l’islam comme une idéologie de façade. Et de conclure : Est-ce l’islam tolérant que connaît tout citoyen, cet islam qui reconnaît «l’Autre»? S’agit-il de cet islam qui défend l’égalité des droits sans distinction de religion, de sexe ou de couleur de peau? Ces idéologies aveugles sont étrangères à l’islam. Elles vont à l’encontre de ce que défend l’islam : elles font surgir la haine à partir des différences religieuses et provoquent, par ce moyen, les guerres de religion. (…) Les musulmans modérés doivent faire entendre bruyamment leurs voix pour dénoncer ces stratégies aveugles.