La riposte laïque de Marine Le Pen

Marine Le Pen, présidente fraichement élue du Front national, a choisi d’investir le terrain de la laïcité alors que son parti ne s’est jamais illustré par la défense et la promotion des valeurs laïques et républicaines. Henri Peña-Ruiz, philosophe, et Caroline Fourest, essayiste, décryptent cette stratégie adoptée par l’extrême droite française.

 
Quel regard portez-vous sur l’appropriation de la laïcité par l’extrême droite européenne aujourd’hui ? Henri Peña-Ruiz : Il s’agit d’un renversement de stratégie, mais en aucun cas d’une transformation des finalités de l’extrême droite. Le Front national reste attaché à une conception dépassée de la nation fondée sur le sang, la supposée origine ethnique commune et la notion fausse et illégitime de la race. Marine Le Pen cherche à affirmer cette conception en tentant le tour de force d’apparaître honorable. Pour ce faire, elle se livre à une réécriture fallacieuse de l’Histoire qui consiste à affirmer que les valeurs fondamentales de la démocratie et de la République seraient nées spontanément sur le terreau d’une belle et bonne civilisation occidentale chrétienne. Or, en France, il a fallu que le sang et les larmes coulent pour que triomphent la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. En prétendant aujourd’hui que la laïcité n’est que la sécularisation des valeurs chrétiennes traditionnelles, Marine Le Pen essaye de nous faire croire qu’un particularisme aurait secrété l’universel. C’est complètement faux et illégitime, parce que l’universalisme de la laïcité ne s’est pas spontanément développé à partir du particularisme chrétien. Il s’est conquis à rebours de la tradition chrétienne. Je n’ai rien contre le christianisme comme démarche spirituelle et morale, mais le christianisme institutionnel, le clergé, n’a pas brillé par sa défense des principes des droits de l’homme.
Caroline Fourest : Même si Marine Le Pen cherche à imprimer une nouvelle ligne au Front national, ce parti abrite et a toujours abrité un nombre considérable d’intégristes catholiques vomissant la République et la laïcité. Le Front national s’empare de ces deux notions pour les pourrir en utilisant des mots piégés. Le terme « islamisation » que l’extrême droite utilise est aussi problématique et confus que l’a été le terme « islamophobie » à l’autre bout du spectre politique. Autant le concept d’islamophobie confond la critique de la religion avec une forme de racisme antimusulman, autant celui d’islamisation amalgame en un seul et même terme l’islam, l’islamisme et l’immigration. Trois notions qui doivent être distinguées les unes des autres. Il s’agit bien de recycler le bon vieux discours raciste du Front national en l’habillant d’apparences laïques qui ne trompent pas.
 
Pourquoi l’extrême droite choisit-elle précisément la thématique de la laïcité ? H. Peña-Ruiz : Parce qu’elle veut faire flèche de tout bois. Auparavant, elle placardait des affiches honteuses sur lesquelles on pouvait lire « 3 millions de chômeurs, 3 millions d’immigrés ». Aujourd’hui, le Front national est heureux d’avoir enfin trouvé un moyen honorable pour stigmatiser les étrangers au nom d’idéaux incontestables comme la laïcité. C’est une terrible ruse. Il ne fait qu’utiliser un masque pour un mouvement qui demeure fondamentalement de rejet de l’autre. En s’opposant aux musulmans priant dans les rues de Paris, Marine Le Pen présente son parti comme le véritable garant de l’ordre républicain et le défenseur de la laïcité. Il s’agit d’une reconstruction idéologique scandaleuse quand on sait que le Front national a toujours soutenu le financement public de l’école privée catholique ! Il y a là un paradoxe énorme qui met à nu le mensonge de l’extrême droite : le Front national ne s’est jamais distingué par la défense de la laïcité.
C. Fourest : Historiquement, le Front national a toujours su exploiter les failles du système politique. Lorsqu’on laisse depuis de nombreuses années une association religieuse bénéficier de passe-droit pour bloquer chaque vendredi une rue de Paris, il n’est pas étonnant de voir le Front national s’en emparer. Or, il s’agit non seulement d’un problème de laïcité, mais aussi d’égalité des associations devant la loi. Le bon sens du discours de Marine Le Pen sur cette question séduit beaucoup de gens. Car ce qu’elle dit précisément sur ces prières en pleine rue relève du bon sens. Tout le travail des militants laïques et antiracistes est de rappeler qu’ils n’ont pas attendu Marine Le Pen pour dénoncer cette violation flagrante du principe d’égalité, et de dire que la solution n’est pas la xénophobie, mais bien la laïcité.
 
Cela signifie-t-il que les tenants de la laïcité n’ont pas suffisamment défendu les valeurs laïques ? H. Peña-Ruiz : L’homme de gauche que je suis regrette que sa famille politique n’ait pas été suffisamment claire pour affirmer les principes de la laïcité, notamment sur la problématique des signes religieux à l’école, sous prétexte de ne pas paraître intolérante. La gauche doit pouvoir dire que les rues ne peuvent être barrées à la circulation pour donner lieu à des manifestations religieuses publiques. L’espace public appartient à tout le monde, il ne peut appartenir à un groupe qui se l’approprie et exclut les autres de la jouissance de cet espace. La gauche doit rappeler que la laïcité n’est pas négociable, tout en disant qu’il faut lutter contre les discriminations sociales dont sont victimes les personnes issues de l’immigration. Cela fait aussi partie des conditions de « l’hospitalité universelle » chère à Kant. Il n’y a pas d’étrangers sur le territoire de la République, mais les personnes que la République accueille doivent en respecter les lois. Et c’est ce respect qui exprime le partage des conquêtes pour toutes les victimes des violations des droits fondamentaux.
C. Fourest : Je ne suis pas aussi catégorique qu’Henri Peña-Ruiz sur cette question. En France, à gauche comme à droite, la laïcité demeure une valeur très forte à laquelle tient toute la classe politique, tant à gauche qu’à droite. A gauche, j’observe que la clarification sur le refus de tolérer les atteintes à la laïcité, du fait qu’il existe du racisme, a progressé. Aujourd’hui, il n’y a plus que dans quelques recoins de l’écologie et de l’extrême gauche qu’on retrouve des ambiguïtés sur la laïcité. C’est la raison pour laquelle le discours de Marine Le Pen sur la laïcité sonne creux : quand elle feint d’être la Jeanne d’Arc de la République laïque seule face aux ennemis de la laïcité, elle ment. Le camp républicain et antiraciste ne l’a pas attendue pour en débattre sereinement et en profondeur.
 
Considérez-vous des événements comme « l’apéro saucisson pinard » organisé cet été à Paris par Riposte laïque comme une expression de la laïcité ? C. Fourest : Absolument pas. Le groupuscule Riposte laïque s’est associé de lui-même à l’extrême droite. Il remplit aujourd’hui la même fonction négative que les Indigènes de la République ont remplie à l’extrême gauche. En plein débat sur les signes religieux à l’école, on a vu naître une petite coordination composée de militants d’extrême gauche et quelques sociologues qui se sont alliés aux islamistes contre la loi sur les signes religieux de 2004. Ils ont pu faire croire que la bataille sur le racisme passait par la complaisance envers l’intégrisme religieux. Aujourd’hui, la confusion se situe à l’autre bout du spectre : Riposte laïque essaye de faire croire que la bataille contre l’intégrisme passe par une alliance avec des mouvements racistes. Très vite, des intellectuels laïques, comme Henri Peña-Ruiz, Mohammed Sifaoui et moi-même, ont pointé ce positionnement douteux que l’on ne reconnaît pas comme étant celui de la laïcité. La sémantique de Riposte laïque s’est vite emballée avec des références à la tradition et par des alliances avec des mouvements identitaires souhaitant combattre les prières en rue par des apéros saucisson pinard, ce qui est une façon de dire que la tradition et le terroir français sont attaqués par l’islamisation. On se situe sur un tout autre registre que celui de la laïcité.
H. Peña-Ruiz : Riposte laïque fait fausse route. Il n’y a pas plus de légitimité à exalter le saucisson et le pinard qu’à l’interdire. Ils se bornent à dresser un particularisme contre un autre. En opposant le saucisson et le pinard à l’interdiction du porc et de l’alcool, Riposte laïque se place dans une logique de choc des civilisations où un particularisme entend en heurter un autre avec violence. Ce n’est pas cela la logique laïque et républicaine. Elle doit être universaliste. Si on combat l’islamisme, c’est-à-dire l’instrumentalisation politique de l’islam, ce n’est sûrement pas au nom de la supériorité de la religion chrétienne, mais bien au nom de valeurs universelles de droits de l’homme, d’égalité des sexes, d’indépendance de la loi par rapport à la foi et d’un cadre laïque ouvert à tous.
 
Henri Pena-Ruiz est professeur de philosophie en khâgne au Lycée Fénelon (Paris) et maître de conférences à Sciences Po Paris. Spécialiste de la laïcité, il a notamment publié en 2003 Qu’est-ce que la laïcité ? (Gallimard), Histoire de la laïcité. Genèse d’un idéal en 2005 (Gallimard), et La solidarité, une urgence de toujours (Agora Education) en 2010. Engagé en politique, Henri Pena-Ruiz est membre du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon.
 
Journaliste et essayiste, Caroline Fourest est fondatrice de la revue ProChoix. Elle collabore également au Monde et à France Culture. Diplômée en histoire et en sociologie de l’Ecole des hautes études en science sociales (EHSS), elle enseigne à Sciences Po Paris. Elle a entre autres publié en 2005 Frère Tariq. Discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan (Grasset) et prépare un prochain livre sur Marine Le Pen.
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