La rue ne dicte pas l’Histoire

Notre continent connaît depuis plusieurs années d’importants bouleversements démographiques et culturels. Pour la première fois, il s’ouvre, ce qui est heureux, à la légitimation des identités multiculturelles dans les espaces et les champs publics. Mais la vérité oblige à dire que cette Europe plurielle et métissée, qui aurait dû célébrer la réconciliation des peuples et des cultures au sein d’un espace identitaire apaisé, enfin communément partagé dans l’égalité des droits et la fraternité, n’offre pour le moment aucune perspective identitaire à la hauteur de ses ambitions. L’affaiblissement progressif des sentiments d’appartenance nationale et la déflation des marqueurs identitaires définissant la citoyenneté européenne ont livré cet espace fondamental du vivre-ensemble aux revendications et aux appartenances post-nationales fondées sur le néo-tribalisme ou le néo-confessionnalisme. Dans la mesure où la cohésion y est plus forte, il n’est guère étonnant de constater le succès de ces phénomènes de solidarité monoculturelle alors même que la pauvreté des référents d’un large espace européen en sanctionne, temporairement au moins, l’échec. En revanche, la violence des forces centripètes grâce auxquelles ces foyers culturalistes s’organisent, ramenant vers soi tout ce qui est semblable et balayant ce qui est différent -car vécu comme hostile-, est non seulement surprenante, mais aussi dangereuse parce qu’elle consacre une structure relativiste génératrice d’éclatement social et souligne le triomphe des représentations particularistes au détriment du modèle citoyen.
Cet effrangement des patrimoines identitaires a favorisé l’émergence au sein des minorités d’une véritable concurrence des mémoires victimaires, moins motivée par la recherche de la vérité historique que par le besoin de correction des injustices actuelles dont elles ont le sentiment d’être les victimes. Or, il faut bien prendre soin, sur cette question, de ne pas se tromper d’objectif. Le problème de ces nouvelles demandes de reconnaissance ne réside pas dans leur formulation mais dans le contexte des revendications communautaristes où elles apparaissent : elles y remplissent une fonction non seulement correctrice, mais fondatrice de la reconnaissance de la place de ces communautés au sein de la société contemporaine, laissant ainsi libre cours aux interprétations les plus ethnocentriques de l’Histoire.
S’il est vrai que les nations européennes, et l’Union en particulier, doivent redoubler d’efforts pour combattre les discriminations et faire toute la lumière sur les pages les plus sombres de leur histoire, la centralité victimaire donne naissance, dans certains milieux, à une double dérive mémorielle : l’ambiguïté entre la légitimation d’une histoire revisitée et les réponses aux problèmes contemporains d’inclusion sociale d’une part, mais surtout la confusion entre l’histoire des peuples colonisés et la situation actuelle des minorités ethniques à l’intérieur des pays de l’Union. La facilité avec laquelle les sentiments d’appartenance post-nationale -ethnique ou religieuse- permettent de substituer entre eux ces champs respectifs explique pour une large part le besoin de réappropriation du conflit israélo-palestinien par certaines minorités et les attaques obsessionnelles portées contre la commémoration de la Shoa symbolisant, dans ce simplisme fantasmatique, l’appropriation par les Juifs du monopole de la souffrance et l’alibi avancé par l’Occident pour justifier l’existence d’Israël.

Une nouvelle dramaturgie
Ce glissement conceptuel consiste à placer sur un plan identique l’ensemble des tragédies humaines et à les rapporter systématiquement à la Shoa, comme si le profil génocidaire était devenu l’unique modèle pour dénoncer les injustices. N’a-t-on pas, par exemple, entendu à plusieurs reprises, le président Bouteflika accuser les Français d’avoir commis un génocide à l’encontre des Algériens durant la colonisation? Combien de sites internet ou d’organes de propagande ne dénoncent-ils pas le génocide perpétré contre les Palestiniens par les Israéliens? Voilà l’absurdité à laquelle mène la confusion entre la reconnaissance légitime d’un drame humanitaire et la fonction politique rétrospective qu’elle remplit. S’il y a place dans le patrimoine collectif pour la coexistence de toutes les mémoires victimaires, l’équité et la justice ne peuvent cependant être rétablies au nom de la négation du sens le plus élémentaire de la réflexion historique ou de l’opportunisme politique. La rue ne dicte pas l’Histoire. L’amalgame empêche précisément la détermination de phénomènes spécifiques et ne permet plus dès lors de les prévenir.
S’il est abject de prétendre qu’il y aurait une échelle des souffrances des peuples, il est tout aussi contestable de soutenir que les mécanismes historiques qui y conduisent ne seraient pas objectivables et susceptibles d’être regroupés dans des catégories irréductibles les unes aux autres. Sous peine de quoi, il n’y aurait plus aucune différence entre le génocide perpétré contre les Tutsi ou les Arméniens -étrangement remis en cause, au nom du relativisme, alors qu’ils sont pourtant reconnus par la communauté internationale- et le régime du général Pinochet, Hiroshima ou Verdun.
Par ailleurs, le processus de surenchère conduit également à s’interroger sur le danger d’une identité ethnique transmise aux jeunes générations, qui serait trop marquée par sa mémoire victimaire et serait, en quelque sorte, formatée par elle. Cette propension à la réduction est souvent revendiquée par des milieux ethnicistes hostiles aux Etats-Unis alors qu’elle préfigure paradoxalement une Europe d’inspiration américaine. Souhaitons-nous vraiment créer les mêmes foyers culturalistes qui ont freiné l’émancipation des minorités ethniques sur le sol américain et entretenu la ghettoïsation des cultures minoritaires? A l’heure où les élites américaines commencent enfin à sortir du piège du culturalisme -alors que les Etats-Unis disposent pourtant de solides catalyseurs identitaires nationaux qui n’existent pas encore au sein de l’Union-, les nations européennes vont-elles valider à leur tour la légitimité du relativisme historique et culturel?

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