La Shoah et le racisme contemporain

A presque chaque colloque consacré au multiculturalisme ou au racisme, l’argument m’est opposé : pourquoi parle-t-on tellement de la Shoah, et si peu du racisme d’aujourd’hui, qui affecte directement les Noirs, les musulmans, les Roms ? A cet argument, j’ai mille fois rétorqué ce qui suit. La destruction des Juifs d’Europe constitue un crime planifié sur une immense échelle par un régime dont le but était l’anéantissement de tout un groupe humain sur une base « raciale ». Le génocide apparaît comme tellement énorme qu’il ne se compare que très difficilement à d’autres événements historiques. On parle à juste titre des génocides arménien et tutsi.

Mais si vous voulez délégitimer votre adversaire, vous serez souvent tenté de le noircir. Et quelle accusation est pire, en matière de crimes politiques, que celle de génocide ? Le terme risque donc d’être trivialisé par une rhétorique irresponsable confondant, d’une part, destruction physique systématique d’un groupe humain, femmes, enfants et vieillards compris, et d’autre part, des actes inadmissibles comme tels, de racisme, de xénophobie et de discrimination, malheureusement quotidiens en ce début du 21esiècle.

Quand le débat sur les ca-ricatures de Mahomet s’est déclenché, le président iranien Ahmadinejad a décidé de riposter par un concours de caricatures sur la Shoah. Cette « réponse » était symptomatique de la confusion des esprits. Les dessins du Jyllands Postense
moquaient des bourreaux (ceux qui font de la religion un instrument de terreur aveugle), alors que les caricatures iraniennes ridiculisaient les victimes de la Shoah. Pour répondre aux caricaturistes et à l’Occident, on attaquait…les Juifs. Et on confondait l’impertinence blasphématoire en matière religieuse avec le crime contre l’humanité.

Un tel tour de passe-passe rhétorique avait été rendu possible par l’accusation d’« islamophobie » lancée contre les dessinateurs,contre le journal, contre ceux qui avaient reproduit les caricatures par solidarité et s’étaient vus traînés en justice (Charlie Hebdo), contre les Danois, contre les Européens, contre l’Occident dominateur et séculariste : si vous vous moquez de cette religion de façon tellement blasphématoire, c’est que vous n’aimez pas les musulmans, vous ne respectez pas leur sensibilité, vous éprouvez à leur égard une phobie irrationnelle. Bref, vous êtes islamophobe, c’est-à-dire raciste.

Le problème, c’est qu’il existe de vrais racistes, et, alors que Charlie Hebdo, dont le combat antiraciste a toujours été exemplaire, avait republié les caricatures pour défendre la liberté d’expression, et plus fondamentalement le droit à l’intégrité physique des dessinateurs, Jean-Marie Le Pen s’était empressé de soutenir Philippe Val, directeur de la publication.

La libre critique de la religion est absolument nécessaire à une démocratie vivante et vigoureuse, le pouvoir du peuple s’opposant toujours aux tentatives de lui substituer la loi de Dieu. Il existe certes des racistes ségrégationnistes -adeptes des pénibles apéros « saucisson-pinard »- qui s’empresseront de soutenir les critiques d’une religion pratiquée par des gens avec lesquels ils ne veulent pas vivre. Mais même ce racisme ordinaire ne peut être comparé sans trivialisation à la barbarie génocidaire nazie.

Et pourtant, je sens bien, chaque fois que j’ai réussi à aligner ces arguments, que quelque chose manque. Certes, objectent les plus ouverts de mes interlocuteurs, on ne peut mettre sur le même plan des actes de gravité si différente. Mais quand même, ajoutent-ils immanquablement : on « en » parle tellement, alors que deux éléments doivent être pris en considération. D’une part, s’il s’agit assurément d’un crime abominable, il a eu lieu il y a soixante-dix ans. Ensuite, aujourd’hui, les Juifs occidentaux ont réussi à s’intégrer, et même à très bien réussir dans la vie économique, politique, culturelle, scientifique, etc. (On espère vraiment ne pas entendre prononcer le mot « lobby juif ». Et on frémit en pensant à ce que l’image du Juif riche a pu susciter de délire raciste chez les assassins d’Ilan Halimi). Les pauvres, les exclus, ce sont les autres. Les Juifs s’en sont « sortis », même si l’antisémitisme est loin d’avoir disparu.

Je n’en conclus qu’une chose : la comparaison entre la Shoah et le racisme ordinaire en 2011 est extrêmement problématique et fallacieuse. Mais c’est le racisme au quotidien qu’il faut combattre, en sachant que si, par exemple, « islamophobie » il y a, la responsabilité en incombe également à l’image désastreuse de l’islam qu’en ont donnée des leaders bigots, intolérants, et méprisant les pays qui les ont accueillis. Ce fait incontestable ne doit pas nous empêcher de balayer devant notre propre porte.

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