La surprise s’est invitée aux élections

Contre toute attente, Yesh Atid, le parti centriste de Yaïr Lapid a remporté 19 sièges. En rejoignant la coalition gouvernementale, le nouvel homme fort devra prouver qu’il n’est pas l’outsiderd’une seule législature. S’il veut durer, il devra porter les espoirs de normalité des Israéliens, mais aussi s’attaquer à la problématique du conflit israélo-palestinien.

Depuis le début de la campagne électoralequi s’est achevée avec la publication des premières estimations, on nous avait seriné par instituts de sondage interposés que Benjamin Netanyahou serait de nouveau le seul candidat capable de former un nouveau gouvernement. Sa coalition naturelle composée de la droite et de l’extrême droite religieuse et nationaliste l’emporterait, de surcroît, avec plus de cinq ou six sièges d’avance sur la coalition adverse qui avait pour défaut majeur de paraître virtuelle, sinon improbable, car elle rassemble les formations de gauche et du centre ouvertement définies comme sionistes avec les trois listes arabes qui ne le sont pas ni explicitement ni implicitement. Cependant, en l’absence d’un duel véritable entre deux leaders, deux partis, deux tendances majeures de l’opinion, on a, semble-t-il, excité un nerf sensible propre à tout citoyen qui a la chance de vivre dans un pays démocratique.

Les jeux n’étaient pas faits

Il ne sied pas de décréter que les jeux sont faits. Ils ne le sont pas. Pas tout à fait, jamais complètement. La surprise s’invite au rendez-vous. C’est dans sa nature même de ne pas prévenir. L’échiquier politique israélien est coutumier du fait. Il y a toujours un outsider, qu’il se nomme le Parti des Retraités ou celui du Changement, et aujourd’hui celui de l’Avenir, un trouble-fête vient bouleverser les prédictions et redonner sens au mystère électoral. On a beau prévoir, prédire, calculer, jauger, même dans une activité aussi rationnelle en apparence que le vote, le mystère réclame sa part. La surprise a été double : on attendait Bennett, et voilà que le ballon, à force d’être gonflé à bloc, a éclaté au profit de Yaïr Lapid qui a raflé la mise. Celui-ci plafonnait autour de dix sièges, il en a récolté le double. La fameuse coalition inébranlable qui grossit d’élection en élection, non par la justesse de ses convictions, mais par la poussée démographique des familles nombreuses de stricte observance, a tout juste aligné 61 députés. En termes de suffrages exprimés, il s’avère même qu’elle est minoritaire avec 49,9% des voix.

Au final, on aura bien Netanyahou aux commandes. Sur le papier, il peut potentiellement reconduire sa majorité sortante. Cependant, l’option est risquée, et pour être légale, elle apparaîtra illégitime. Netanyahou s’était adressé en 2009 à Tzipi Livni, forte de ses 28 sièges de Kadima, pour qu’elle rejoigne sa coalition, mais avait essuyé un refus. Celui-ci a coûté cher à Livni qui a fait naufrage dans l’opposition. Yaïr Lapid est sans aucun doute un néophyte en politique, mais il n’est pas besoin d’être un cacique chevronné pour ne pas commettre la même erreur. Aussi s’est-il empressé d’annoncer qu’il ferait partie de la coalition.

Le défi à relever pour Yaïr Lapid est énorme. Sera-t-il fatalement voué à disparaître comme tous ses prédécesseurs qui se sont présentés au nom du centre introuvable et ont tenu le temps d’une législature ? S’il arrive avec ses collègues à faire bouger un tant soit peu quelques dossiers brûlants, c’est dans quatre ans à la tête du gouvernement qu’il pourrait bien être propulsé. Netanyahou ne se représentera plus après avoir été élu à la tête d’une formation de droite réduite d’un tiers. Lapid a sans aucun doute une liste originale. Rompant avec la tradition parlementaire, il ne s’est entouré d’aucun député sortant ni d’aucun responsable obscur de section. Il a choisi, trié sur le volet des personnes qui ont toutes peu ou prou excellé dans leur domaine de compétence. Certaines d’entre elles se révèleront sans doute de piètres parlementaires, d’autres donneront, au contraire, toute la mesure de leur talent dans leurs nouvelles fonctions. La liste est diversifiée, on y trouve même deux rabbins, l’un sioniste, l’autre orthodoxe, mais tous deux pleinement d’accord avec la revendication de la conscription générale.

« L’armée pour tous »

En France, on se divise autour du « mariage pour tous », en Israël, c’est « l’armée pour tous » qui est la pomme de discorde nationale, et le cheval de bataille de Lapid. Il faut bien admettre que c’est viser à côté des problèmes véritables. Que des milliers d’ultra-orthodoxes échappent au service militaire, soit ! Mais c’est leur refus d’entrer dans la vie active pour se vouer à l’étude exclusive de la Torah qui pèse sur l’avenir d’Israël. Certes, leur absence dans le marché du travail permet d’obtenir un taux de chômage de 6%, mais à moyen terme, cette auto-exclusion pèse sur la solidité du tissu social. En outre, si Lapid obtient gain de cause, le jour où les orthodoxes accompliront leur devoir militaire, le caractère laïque de Tsahal sera en péril, et je ne donne pas cher des soldates israéliennes qui se verront marginalisées. En vérité, la faiblesse intrinsèque de la liste « bon enfant » de Lapid réside dans ce catalogue « attrape-tout » de fausses bonnes intentions.

A cet égard, on peut établir un lien entrela protestation de l’été 2011 et les résultats de janvier 2013 : le mouvement des tentes a été animé par un noyau dur de militants et de sympathisants convaincus et obstinés et des foules issues de la classe moyenne en proie à des difficultés économiques croissantes, alors même qu’Israël affichait un taux de croissance de 4 à 5% par an. Les premiers ont porté leurs suffrages sur la gauche israélienne qui, forte de ses 21 députés affiliés au Meretz (6) et au Parti travailliste (15), mérite bien son nom aujourd’hui en dépit de l’obstination stupide du leader travailliste à refuser l’étiquette pour conquérir en vain des voix à droite. Les seconds ont voté pour Yaïr Lapid qui a su incarner cette valeur toute simple, modeste, et vitale en politique : l’espoir. Certes, pas un espoir démesuré, mais celui de la normalité.

Et la question du conflit ?

Espoir, normalité, voilà des mots étranges et étrangers dans le discours de Netanyahou qui n’excelle que dans la peur et dans la déclinaison des menaces : l’Iran, les armes chimiques en Syrie, le Hezbollah, le Hamas, et même Mahmoud Abbas si dangereux, n’est-ce pas ? On y vient enfin à la question cruciale : qu’en sera-t-il de notre éternel conflit dans les quatre années à venir ? Oublié, absorbé, évaporé ? Il ne s’agit pas de gesticuler comme un cabri avec des slogans : « La paix, la paix, la paix », « fin de l’occupation », « Deux peuples, deux Etats », ni d’invoquer une priorité qui fait passer au second plan tout le reste. Aucune société n’a jamais un seul et unique problème à résoudre. Tant de gouvernements ont à tort opposé la quête de la paix à la question sociale, comme si les deux s’excluaient mutuellement, alors qu’en fait leur politique, au final, est de n’avoir traité ni l’une ni l’autre.

Comme pour les élections, on nous claironne que « la paix, c’est fini ». Ce sera pour demain ou pour les générations futures, bref, lorsque nos ennemis auront assez de force pour nous l’imposer à leurs conditions. Or, un vrai leader sait tirer parti de son avantage immédiat pour l’obtenir ici et maintenant, tant qu’il est encore temps. En attendant que cette prise de conscience éclaire Netanyahou ou Lapid, on pourra toujours trouver quelque apaisement dans le frein à la politique de colonisation menée par Netanyahou, et l’amélioration apportée des relations avec les Etats-Unis et l’Europe.

Deux bonnes nouvelles

S’il ne fallait retenir qu’une bonne nouvelle seulement de ces élections, c’est sans conteste l’exclusion de la Knesset du parti Otzma le-Israël et de ses deux députés sortants, Arié Eldad et Michaël Ben-Ari. Si le fascisme israélien existe, ils en sont les deux incarnations, et il est bon qu’ils ne puissent plus se protéger derrière leur immunité parlementaire tant la haine et le racisme qui émanent de leurs propos, et notamment du second, avaient de quoi faire peur.

La seconde bonne nouvelle est a contrario la victoire du Meretz qui a doublé sa représentation parlementaire. Voilà la juste récompense que méritent des femmes et des hommes politiques qui sont l’intégrité même. Ce sont des personnes de conviction et des bosseurs. Israël serait plus juste s’il leur ressemblait un peu plus. Tzipi Livni aurait sans doute mieux fait de rejoindre le Parti travailliste plutôt que de faire cavalier seul. Elle aurait apporté l’ingrédient de la négociation à Shelly Yachimovich qui a accumulé les erreurs. Cette dernière a fait fuir le peuple de gauche qui n’a pas supporté que la paix devienne taboue ainsi que les électeurs pragmatiques qui, à défaut de croire qu’un candidat du centre ou de la gauche pourrait ravir la place à Netanyahou, ont souhaité que leurs idées soient prises en compte par le nouveau gouvernement. Yachimovich n’a rien voulu entendre, Lapid est passé par là, il a reçu le message cinq sur cinq et remporté toute la dot laissée par le moribond Kadima. 

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