Récemment, le processus de confirmation du ministre de la Justice des Etats-Unis, Michael B. Mukasey, a donné lieu à un débat intéressant sur les moyens légitimes que le gouvernement est susceptible d’utiliser dans la lutte contre le terrorisme. Il s’agissait de savoir si le waterboarding (simulation de noyade) constituait un traitement acceptable pour faire « parler » un suspect. Nous savons tous que certaines informations sont cruciales pour éviter des attentats qui pourraient coûter la vie à des milliers d’innocents. Dans l’urgence, des techniques comme le waterboarding pourraient-elles se justifier ? A l’inverse, celui qui refuserait de les utiliser ne pourrait-il être accusé de non-assistance à personne en danger ?
On a pu soutenir qu’il ne s’agissait pas de torture au sens strict du terme. La torture est interdite par de nombreux textes juridiques. Elle est même exclue en cas de guerre ou de grave menace pour la sécurité des citoyens. Mais des techniques « poussées » d’interrogatoire sont-elles assimilables à la torture, ou au moins à des traitements inhumains et dégradants ? Un memorandum rédigé par l’ancien conseiller juridique de la Maison-Blanche, Alberto Gonzales, devenu plus tard ministre de la Justice, aujourd’hui démissionnaire, avait fait grand bruit : il définissait la torture de façon très restrictive, en soutenant qu’elle devait entraîner des lésions physiques irréversibles. De cette façon, de nombreuses pratiques que nous qualifierions ordinairement de torture auraient perdu cette marque d’infamie et seraient devenues légitimes. Y compris le waterboarding. Précisons le problème : il n’est pas question dans ce débat d’utiliser la torture en matière judiciaire pour faire avouer le suspect de façon à obtenir les preuves d’un crime passé. Peu de gens défendraient une telle pratique en démocratie, même dans des circonstances exceptionnelles. Il n’est cependant pas sûr que les commissions militaires de Guantanamo, appelées à « juger » les détenus accusés de crimes de guerre, n’utilisent pas des informations obtenues sous la torture dans des pays la pratiquant quotidiennement (de nombreux prisonniers y ont été transférés par la CIA).
Mais en ce qui concerne des crimes futurs (que l’on pourrait encore éviter), la perspective change et nombreux sont ceux qui considéreraient comme justifié de « secouer » -jusqu’où ?- un individu suspecté de détenir des informations décisives (par exemple l’emplacement d’une bombe à retardement). Il s’agit bien sûr d’une situation très exceptionnelle, mais si l’on justifiait la torture par de tels arguments, ne se verrait-on pas obligé de la légitimer de plus en plus largement, en soutenant qu’il faut faire « parler » de nombreux individus pour démanteler les réseaux terroristes ?
Les candidats à la présidence des Etats-Unis ont été interrogés sur ce sujet. L’un deux, le Mormon Mitt Romney, a même déclaré qu’il ne fallait surtout pas tracer une ligne claire entre ce qui relève de la torture (interdit) et ce qui constitue une méthode « vigoureuse » d’interrogatoire (permis). Il était selon lui essentiel que les terroristes présumés ne sachent pas d’avance à quelle sauce ils seraient mangés. Autant dire qu’il fallait « terroriser par avance les candidats terroristes éventuels ». Au risque de leur ressembler. La série télévisée 24 heures chrono est excellente. Elle met la cellule anti-terroriste de Los Angeles aux prises avec des menaces inouïes, mais malheureusement pas tout à fait invraisemblables. Le personnage central, l’agent fédéral Jack Bauer, affronte des périls extraordinaires : virus répandu dans un métro, attaque chimique, explosion de plusieurs bombes nucléaires sur le territoire des Etats-Unis, etc. A chaque instant, il se trouve confronté à des dilemmes moraux : il en vient par exemple à devoir torturer son propre frère, complice des terroristes, pour éviter la mort de dizaines de milliers d’innocents. Il doit le faire, il en souffre, mais il continue. Je ne sais pas si la série peut accroître la tolérance à la torture dans l’opinion, mais l’évidence est là : un héros positif d’une série phare a pour métier de… torturer. Hillary Clinton a répondu sagement à la question posée aux candidats sur l’usage de la torture : si le président se trouve un jour confronté à un problème de ce type, s’il autorise des actes illégaux et immoraux pour sauver le pays, il devra en rendre compte et assumer ses responsabilités.
La norme morale doit rester intangible : pas de torture. La Cour suprême d’Israël l’a récemment rappelé. Dans les circonstances exceptionnelles, l’état de nécessité peut toujours constituer une cause d’excuse. Il faudra le prouver de façon rigoureuse. Sinon, un prétendu « droit de torturer » se banalisera, dans une « guerre à la terreur » qui -ne nous voilons pas les yeux- durera des générations. N’oublions jamais l’Algérie.