Si une expression déplaît à un dictateur, il aura vite fait de la supprimer, violemment s’il le faut. Avis aux récidivistes potentiels : si vous recommencez, voyez ce qui vous arrivera. La fois suivante, le tyran ne devra même plus se donner la peine de censurer les propos ou les images qu’il ne saurait lire, écouter ou voir. L’intéressé, terrorisé à l’avance, s’autocensurera volontiers. La peur aura gagné.
L’horreur des assassinats de ce début de janvier pourrait avoir le même effet. Les Kouachi et Coulibaly étaient de petits despotes résolus à éliminer à l’arme de guerre les blasphémateurs munis de leurs dangereux crayons, les policiers chargés de défendre un Etat de droit qui n’était pour eux que racisme et mécréance, et les Juifs, parce qu’ontologiquement « sionistes » et malfaisants.
Les survivants de Charlie ont décidé de marquer le coup, et ils ont persévéré. Leur couverture, pour finir assez soft et susceptible de maintes interprétations, a suscité dans une partie du monde musulman des manifestations violentes. Le résultat ne s’est pas fait attendre.
A Welkenraedt, en Belgique, une exposition sur la censure était prévue bien avant les assassinats de janvier. Les responsables ont décidé, après l’annulation de la visite par plusieurs écoles, de renoncer. Il n’est pas sûr qu’ils aient reçu des menaces réelles : la peur d’une attaque potentielle a suffi. Le directeur de l’exposition a reconnu qu’il s’agissait d’autocensure.
La semaine précédente, la question s’était déjà posée aux rédactions de certains grands journaux : montrer ou ne pas montrer la couverture du dernier Charlie ? Le New York Times a décidé de ne pas le faire, le Washington Post a pris la décision inverse.
Mais quelles peuvent être les motivations de ceux qui, dans le contexte présent, décident de s’autolimiter ?
Il pourrait s’agir d’une décision de principe : certains considèrent (c’est le cas de la Cour européenne des droits de l’homme dans certains de ses arrêts les plus discutables) que, dans une société pluraliste, la coexistence de conceptions diverses implique une certaine auto-restriction : disons ce que nous pensons, qui est différent de ce que pensent les autres, mais sans les choquer, sans heurter leurs sensibilités, en les respectant, en ne les offensant pas « gratuitement ».
Mais dans le contexte présent, il est souvent question de tout autre chose. Le responsable de Welkenraedt -ou la Fondation Hergé, qui a fait de même- a sans doute peur. Si ce n’était que pour lui-même, ce ne serait qu’égoïsme. Mais il craint pour les autres, pour les visiteurs, les enfants des écoles, toutes ces victimes potentielles d’un « justicier » fanatique. Sa peur est sous-tendue, pensera-t-on, par l’éthique de responsabilité. Dans ce cas, on imagine quelqu’un qui trouverait qu’il est bon, voire absolument nécessaire, de se monter impertinent à l’égard des religions et du sombre pouvoir qu’elles exercent si souvent sur les consciences et sur les corps. Que la loi des êtres humains doit s’imposer à la loi de Dieu et que le combat n’est jamais gagné, surtout chez les simples d’esprit : allez-vous faire prévaloir la volonté de la créature sur celle du Créateur ? Et pourtant, celui qui croit que la libre expression doit s’exercer jusqu’à ce point dans le débat d’idées s’autocensure par peur des dégâts potentiels. Dès ce moment, le terroriste a gagné : il n’a plus besoin de bombes ou de kalachnikovs. Ses victimes potentielles s’exécutent, anticipent ses désirs.
Si l’on adopte la première conception, il est à craindre que plus personne n’ose critiquer la religion d’autrui et que règne le politiquement correct, au péril de la démocratie et de la libre pensée. Si l’on adopte la seconde tout en s’autocensurant, les pires ennemis de la démocratie et de l’humanisme auront gagné.
A court terme, cette dernière attitude peut permettre d’éviter certaines violences. A long terme, elle détruira le tissu de nos démocraties. Croit-on vraiment qu’une limitation raisonnable de l’impertinence à l’égard de la religion calmera les choses ? Elle donnera surtout des ailes aux censeurs potentiels, galvanisés par cette première victoire.
A la télévision, on a beaucoup vu les manifestants déchaînés. N’oublions pas nos véritables interlocuteurs : ces musulmans libéraux pour lesquels un peu de dérision rendrait peut-être moins pesante la chape de conformisme et de bigoterie qui pèse d’abord sur eux.
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