Ce qui a mobilisé au plus haut point l’opinion publique contre Israël en cet été 2014, c’est le nombre de victimes civiles, parmi lesquelles beaucoup d’enfants. Je ne parle pas des idéologues anti-israéliens ni bien sûr des antisémites. Je pense à ces gens ordinaires qui ne peuvent pas voir sans empathie périr des victimes innocentes.
D’un côté, on a montré à l’envi les destructions dont Tsahal était l’auteur : le carnage et la désolation. De l’autre, on a affirmé que l’armée ne pouvait pas faire autrement à partir du moment où le Hamas agissait comme il l’a fait.
L’opinion publique réagit aux images : c’est l’émotion qui la motive. La réflexion critique est, dans le contexte présent, de peu de poids : les médias en font trop, le « journalisme compassionnel » brouille les idées et entretient la confusion. On se mobilise pour les Palestiniens de Gaza, mais tout le monde se fout des Palestiniens de Syrie écrasés par Assad.
Le Hamas, en lançant ses roquettes, voulait évidemment faire le plus de victimes possible. S’il avait réussi, l’empathie avec les innocents aurait dû nous mobiliser de la même manière. Heureusement, le « Dôme d’acier » était là, et des abris avaient été construits.
Si les nervis antisémites qui ont infesté les manifestations pro-palestiniennes avaient réussi à « casser du Juif », quelle émotion n’aurait-elle pas dû nous envahir face à une nouvelle Nuit de Cristal ? Heureusement, l’Etat français a réagi fermement.
Il est difficile d’émouvoir avec des victimes virtuelles. A cette difficulté s’en ajoute une autre : dans la bataille de l’opinion publique, les premiers n’ont qu’à évoquer les frappes militaires israéliennes et le nombre de victimes civiles. Les autres, à l’opposé, doivent fournir des arguments abstraits : expliquer la tactique du Hamas consistant à placer des objectifs militaires dans des zones très peuplées; rappeler que les tunnels ont été creusés à partir de maisons individuelles; affirmer qu’Israël avait le droit de se défendre contre des tirs visant indistinctement les villes, ainsi que de détruire lesdits tunnels; répéter que Tsahal prévient les populations avant les frappes. Etc.
Les uns ont « pour eux » les images d’une puissance militaire considérable pilonnant un petit territoire. Les autres doivent convaincre, évoquer abstraitement des objectifs visés, mais non atteints, et démontrer que le contexte rend le Hamas responsable des victimes réelles.
Face à ceux qui manifestent sans évoquer un seul de ces arguments, comment les Juifs, confrontés à tant de mauvaise foi, ne se replieraient-ils pas sur eux-mêmes ? Ce serait pourtant une grave erreur.
Toute démocratie doit non seulement permettre, mais entretenir la libre critique des gouvernements. Même en tenant compte de toutes les bonnes raisons d’accuser le cynisme du Hamas, il faut interroger lucidement la thèse selon laquelle le nombre de victimes était inévitable.
Je prendrai ici un seul exemple : une armée peut toujours choisir de préserver ses soldats au détriment des populations civiles chez l’adversaire. Ce choix est-il dans tous les cas légitime ? Pendant la Seconde Guerre mondiale, lors des combats qui ont suivi le débarquement de Normandie en juin 1944, des villages français ont subi les bombardements américains et britanniques. Soucieux de préserver la vie de leurs hommes, les Alliés multiplient systématiquement les barrages d’artillerie avant de partir à l’assaut. Mais le déluge d’obus ravage des villages entiers et accroît le nombre des victimes. Dialogue tendu, mais bien révélateur que celui du curé d’une bourgade au nord de Saint-Lô avec un officier américain : « Comme je protestais naturellement contre la destruction systématique du village, le commandant qui dirigeait le tir me répondit : “Nous aimons mieux détruire 200 maisons que de faire tuer deux de nos hommes, car les maisons se reconstruisent !” Comme j’essayais de lui représenter que, dans ces maisons, il se trouvait des vieillards, des femmes et des enfants, il se récria : “Nous sommes venus vous libérer ! Vaut-il mieux laisser vos maisons debout et les boches dedans ?” ».
Même les bonnes causes doivent susciter la réflexion critique sur les moyens utilisés (je ne parle pas des cas où une armée viserait simplement à terroriser les populations). Tant de critiques illégitimes d’Israël ne doivent surtout pas étouffer les interrogations légitimes. Le repli identitaire et la défaite de la pensée qu’il entraîne seraient catastrophiques.
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