Depuis fin juillet, une campagne d’affichage appelle à fournir indices et témoignages permettant de retrouver les derniers bourreaux du IIIe Reich : 120 criminels nazis seraient toujours en vie et ont jusqu’ici échappé à la justice.
Sur l’affiche : une photo noir et blanc du camp d’Auschwitz. Et ce slogan, en rouge, qui interpelle les passants : « Il est tard, mais pas trop tard ». Suivent un numéro de téléphone et la promesse d’une récompense : « jusqu’à 25.000 euros » pour tout renseignement qui permettra l’arrestation d’un criminel nazi. « Aidez-nous à les présenter à la justice », peut-on également lire.
Baptisée « opération de la dernière chance », cette campagne choc est menée par le Centre israélien Simon Wiesenthal, du nom de ce rescapé de la Shoah qui a consacré sa vie à traquer les bourreaux du IIIe Reich en fuite. « Ces affiches sont là pour rappeler que des millions d’innocents ont été assassinés par des nazis », explique Efraim Zuroff, son directeur, venu à Berlin pour donner le coup d’envoi de la campagne fin juillet. « Certains de ces criminels sont toujours en vie et n’ont jamais été inquiétés par la justice. Dans deux ou trois ans, il sera trop tard. Donc, c’est vraiment notre dernière chance de les retrouver ».
Selon lui, 60 personnes pourraient être identifiées et localisées grâce à cette initiative. « Environ 6.000 personnes ont travaillé dans les camps ou les escadrons de la mort », détaille-t-il. « On estime que 2 % d’entre elles sont toujours en vie, soit 120 personnes. La moitié ne peut plus être poursuivie, pour raisons de santé. Cela fait donc 60 restant ».
Soixante-huit ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’ONG vise donc ces ultimes criminels en cavale. Aujourd’hui nonagénaires, ils ont échappé aux grands procès de l’après-guerre. Anciens gardiens de camp dans la plupart des cas, ils occupaient des fonctions subalternes et exécutaient les ordres. Alors sont-ils responsables des crimes commis ? Oui, répond Johannes Tuchel, historien spécialiste du IIIe Reich à l’Université libre de Berlin. « Sans ces subordonnés, le régime nazi n’aurait jamais pu mettre en œuvre son entreprise d’extermination. Pour cette raison, je pense qu´il est légitime que la justice s’intéresse à eux », affirme-t-il. « Toutes les personnes qui ont participé à ces crimes seront poursuivies. Elles doivent le savoir, même si elles n’en dorment plus la nuit ».
« Le temps ne diminue pas la culpabilité »
C’est le procès Demjanjuk qui a ouvert une brèche. D’origine ukrainienne, cet ancien gardien du camp de Sobibor en Pologne a été condamné par la justice allemande en mai 2011 à cinq ans de prison pour « complicité » du meurtre des 27.900 personnes qui y furent exterminées. Malgré l’absence de témoins ou de preuve de son implication directe, John Demjanjuk (décédé l’an dernier) est jugé co-responsable des crimes perpétrés. Une jurisprudence sur laquelle compte le Centre Simon Wiesenthal. « Il est désormais plus facile de traduire les criminels en justice », poursuit Efraim Zuroff.
Pourtant, cette justice tardive laisse un « goût amer » à un autre célèbre chasseur de nazis, le Français Serge Klarsfeld. « Dans les années 50-60, à une époque où l’on pouvait encore poursuivre les criminels d’envergure, l’Allemagne n’a pas fait son travail, la société ne voulait pas qu’on les juge », déplore le président de l’association des Fils et filles des déportés juifs de France. « Aujourd’hui, on veut les juger, mais ils ne sont plus là. Il ne reste plus que les exécutants. La justice vise les petits parce qu’elle n’a pas pu trouver les grands ».
Un reproche balayé par Efraim Zuroff : « Le temps ne diminue pas la culpabilité de ces tueurs », assure-t-il devant l’association de la presse étrangère de Berlin. « En trente-trois ans de chasse aux nazis, je n’en ai jamais vu un dire qu’il était désolé. Ne voyez pas dans ces gens de vieux hommes fragiles, mais pensez qu’à l’apogée de leur force physique, ils ont déployé toute leur énergie à tuer des innocents ».
Le président du Centre Simon Wiesenthal justifie aussi la nécessité d’une récompense pour délier les langues. « Sans cette prime, les informateurs n’auraient jamais entendu parler de cette campagne », lâche-t-il. Dans les rues de Berlin en tout cas, cet appel à la délation ne semble choquer personne. « Dans toutes les grandes enquêtes, il y a une récompense à la clé pour les “indics”, donc pour des crimes de cette ampleur, cela me paraît plus que justifié », déclare un homme d’une soixantaine d’années croisé sur le Ku’damm, les Champs Elysées berlinois où sont placardées plusieurs de ces affiches.
En 2002, une campagne similaire avait déjà été menée avec succès : 5.000 personnes s’étaient alors manifestées. « Parmi les meilleures informations qui nous sont parvenues, beaucoup venaient de personnes qui ne demandaient pas d’argent » ajoute Efraim Zuroff.
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