La Turquie s’éloigne de l’Europe

La Turquie fait-elle encore partie du camp occidental ? (Is Turkey still a Western Team Player ?). Tel était le titre d’un colloque organisé par le Centre d’études européennes de l’Université d’Herzliya en décembre 2007, avec le soutien, entre autres, de Friedrich Ebert Stiftung, la fondation allemande liée aux socio-démocrates du SPD. 

Le parti AKP était au pouvoir depuis 2002 que, déjà, en Israël, dans les milieux politiques et académiques, on s’inquiétait des dérives « sectaires et totalitaires » de ce régime généreusement soutenu par l’Union européenne.

Alors que, traditionnellement, les partis et confréries islamiques se sont toujours opposés à l’idéologie « occidentaliste » portée par les kémalistes sous la république, l’AKP se fera le champion de l’adhésion à l’Europe. En effet, dès l’arrivée au pouvoir de l’AKP, Erdogan bénéficie du soutien du Mouvement (religieux) de Fethullah Gülen, qui met ses cadres instruits à la disposition de l’AKP. C’est Gülen qui conseille à Erdogan d’adopter un profil pro-européen, puisque, en écartant l’armée de la scène politique, l’Union européenne contribuera à ouvrir un boulevard devant l’islamisme d’inspiration résolument Frères musulmans de l’AKP. Les chancelleries occidentales, relayées par les médias occidentaux, accueilleront avec faveur ce revirement des islamistes turcs, l’AKP étant miraculeusement baptisé « islamiste modéré ». Cet oxymore a très tôt été dénoncé dans les colonnes de cette publication par Elie Barnavi qui a démontré qu’en tant « qu’idéologie politique totalitaire qui instrumentalise un islam dit englobant », l’islamisme ne peut en aucun cas être qualifié de modéré.

Au colloque de 2007, à Tel-Aviv, le vice-président de l’AKP, par ailleurs député d’Istanbul, a commencé son exposé par ces mots : « De même qu’il existe des partis démocrates chrétiens en Europe, l’AKP est un parti démocrate musulman ». A mon tour, je me réjouirais que l’AKP puisse un jour devenir un parti démocrate musulman, mais il lui reste encore beaucoup de chemin à parcourir. En attendant, cette nouvelle imposture a permis à Erdogan d’engranger des milliards d’aide européenne, sous prétexte de mettre à niveau l’économie, les infrastructures et les institutions turques, en vue de l’adhésion. C’est dans ce contexte que Wilfried Martens, alors président du Parti populaire européen (PPE) et Erdogan ont déclaré, dans un accord touchant, que le jour où la Turquie deviendra effectivement membre de l’Union européenne, l’AKP rejoindra le groupe du PPE au Parlement européen !

Le rapprochement entre l’AKP et le Mouvement de Gülen, qu’un professeur de l’Université Galatasaray d’Istanbul a comparé à l’Opus Dei, avait un sens. Les deux ensembles, en quelques années, ont infiltré tous les rouages de l’Etat, de la police, de la gendarmerie, de la magistrature, des universités. La majorité des médias, écrits comme audiovisuels, sont tombés entre les mains des nouveaux partenaires d’Erdogan, qui se sont enrichis considérablement dans le cadre de la privatisation des entreprises publiques, privatisation exigée par l’Union européenne. Ce sont des procureurs proches de Gülen qui ont mené l’enquête, dès 2007, contre le soi-disant réseau militaire « Ergenekon », sorte de « Gladio » turc. Ce sont les magistrats proches de Gülen qui ont condamné, après un simulacre de procès, des centaines d’officiers, journalistes, intellectuels, fonctionnaires, tous étiquetés kémalistes (dont le procès a fait récemment objet de révision, après des années d’incarcération).

Quand les mêmes procureurs se sont attaqués à la corruption au sein de l’AKP, corruption qui touche plusieurs ministres, voire la proche famille d’Erdogan, ce dernier a estimé que le moment était venu de se séparer de son allié devenu plus qu’encombrant, gênant. Le régime préparera une purge qui sera mise en œuvre avec célérité, dès l’échec de la tentative de putsch (décrite par Erdogan comme « un don de Dieu ») que l’on n’arrive pas à s’expliquer. L’ampleur de la purge dépasse l’entendement.

Les dérives sectaires et totalitaires du régime, en plus de ses égarements diplomatiques, le durcissement à l’égard de la minorité kurde, sont à l’origine du succès électoral d’un petit parti, HDP (Parti démocratique des peuples), qui porte l’espoir de toutes les minorités brimées -allant des Kurdes, aux Arméniens, en passant par les Alévis, les artistes, les dissidents, les homosexuels- aux élections de juin 2015. Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, l’AKP n’a plus de majorité au Parlement. Erdogan sait que s’il perd le pouvoir, il sera jugé, lui et ses proches, par des tribunaux qui ne sont plus à la solde de l’AKP. D’où, crise politique et nouvelles élections, dans un contexte d’état de siège dans les provinces kurdes. L’AKP récupère sa majorité, fait voter la levée de l’immunité parlementaire des députés kurdes, avec l’appui de MHP, le parti fasciste des « Loups Gris », et arrête les deux co-présidents de l’HDP. La culture politique turque ne connait pas de « cordon sanitaire ». Arrive la crise migratoire. L’Union européenne sanctionne Poutine et continue de subsidier généreusement Erdogan.

Is Turkey still a Western Team Player ? Déjà, en 2007, poser la question, c’était y répondre. De nos jours, avec ses égarements répétés devant la montée de l’islamisme en Turquie, depuis plus d’un demi-siècle, n’est-ce pas l’Europe qui, elle-même, s’éloigne de ses propres « fondamentaux » ? 

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