La victoire d’Obama, une chance à saisir ?

Les faits. A la question que posait notre sondage (www.cclj.be) « la réélection de Barack Obama peut-elle favoriser le règlement du conflit israélo-palestinien ? », nos lecteurs semblaient très mitigés, avec une courte majorité répondant par l’affirmative. Cela n’en fait pas pour autant, nous direz-vous, une certitude, raison pour laquelle nous avons demandé l’avis de spécialistes, observateurs et politologues. Les maigres résultats du président Obama en matière de politique internationale augurent-ils d’une réelle avancée possible dans les négociations ? La victoire de Mitt Romney aurait-elle eu plus d’impact ? Qu’en pensent les Israéliens eux-mêmes ?

« Malgré les intenses efforts des républicains et le soutien appuyé de Benjamin Netanyahou à son rival Mitt Romney, les Juifs américains ont soutenu massivement Barack Obama, apportant la preuve que la question d’Israël ne détermine pas leur vote », analyse Katya Long, chercheuse à l’ULB, spécialiste en politique américaine. « Les sondages montrent en effet que la grande majorité des Juifs américains accordent une plus grande importance aux questions de politique interne et soutiennent une solution au conflit fondée sur deux Etats. La victoire d’Obama est problématique pour le Premier ministre israélien, puisque son implication dans la campagne américaine n’est pas de nature à aider au réchauffement des relations tendues entre les deux hommes ». Qu’en aurait-il été de l’alternative ? « Mitt Romney aurait clairement été un partenaire beaucoup plus conciliant partageant, a priori, l’attitude belliqueuse de Netanyahou face à l’Iran. L’interventionnisme de Netanyahou dans la politique interne des Etats-Unis n’est pas passée inaperçue et ne sera pas oubliée de sitôt. Mais la politique étrangère américaine ne changera pas de cap en raison de l’inimitié entre les deux hommes. Obama gardera une position prudente sur l’Iran, restera frustré par le manque de concessions du gouvernement israélien sur les colonies, mais maintiendra le soutien stratégique des Etats-Unis à son allié comme l’illustrent ses propos lors du raid israélien sur des militants du Hamas. Cependant, sur le long terme, la droite israélienne devra faire face à des changements profonds dans le paysage politique américain : les électeurs juifs continuent à voter pour un président démocrate malgré sa relation difficile avec le Premier ministre israélien, les évangéliques blancs conservateurs qui sont leurs plus enthousiastes soutiens deviennent de moins en moins influents dans l’électorat américain, et des organisations alternatives à AIPAC comme J Street sont en passe de devenir des acteurs importants, avec un discours centré sur la volonté d’aboutir à une solution pacifique de deux Etats démocratiques ».

Ressortissant américain, avocat et membre de J Call, Eric Osterweil confirme les propos de la politologue : « L’Amérique a été le principal soutien extérieur de l’Etat d’Israël depuis sa création en 1948, et ce soutien continuera durant la présidence de Barack Obama », estime-t-il. « Comme pratiquement lors de chaque présidence, qu’elle soit républicaine ou démocrate, des malentendus et différences de points de vue ont toutefois surgi. Durant son premier mandat, Obama préconisait une solution au problème israélo-palestinien sur base de “deux peuples, deux Etats”, et les désaccords ont porté sur deux aspects majeurs : la définition des frontières entre les deux Etats et le statut des implantations juives en Cisjordanie. Malheureusement, les relations personnelles entre Obama et Netanyahou ne sont pas des meilleures,et la tentative de Netanyahou de forcer la main des Américains dans le conflit avec Iran n’a pas été appréciée ». L’avocat s’interroge sur l’attitude du Président Obama durant son deuxième mandat : « A mon avis, le Président continuera une politique destinée à la création d’un Etat palestinien. Il y aura probablement un assouplissement concernant les frontières à définir et le problème des implantations restera une pierre d’achoppement. Pour compliquer la matière, la politique américaine devra prendre en considération les modifications profondes qui se produisent actuellement en Egypte et en Syrie, ainsi que dans d’autres pays de la région. Si une solution négociée dans les plus brefs délais et satisfaisante demeure dans l’intérêt national des USA, il est peu probable qu’une initiative américaine de grande envergure puisse se produire avant les élections en Israël de janvier. A l’heure où j’écris ces quelques lignes, et tenant compte de l’agression du Hamas en provenance de Gaza, si Obama me téléphonait pour obtenir mes conseils, je lui dirais simplement (en anglais) : “Monsieur le Président, les parties en présence au Moyen-Orient ne peuvent résoudre leurs conflits sans l’aide extérieure des USA” ».

Chercheuse en sciences politiques, Sharon Weinblum vit à Boston où elle effectue un post-doctorat à l’Université d’Harvard. « On a beaucoup glosé lors des dernières élections présidentielles américaines sur les conséquences pour le “vote juif” des frictions entre le Président Obama et le gouvernement israélien », relève-t-elle. « Force est de constater que ceux qui attendaient un retournement auront été déçus. La plupart des sondages postélectoraux révélaient en effet qu’autour de 70% de cet électorat juif aurait voté pour le Président démocrate sortant; un peu moins qu’il y a quatre ans, mais loin du résultat escompté par le candidat Romney qui avait joué la carte de l’amitié indéfectible à Israël. Et pour cause. Si l’on se fie aux sondages postélectoraux effectués par J Street, une majorité des électeurs juifs soutiendrait davantage d’implication des Etats-Unis dans le conflit israélo-palestinien, même si cela devait s’accompagner de querelles publiques entre Israël et les Etats-Unis. Dans le même temps, en dépit de l’échec du Président américain à sortir les négociations de l’impasse et de l’absence frappante de cette question lors des débats pré-électoraux, 53% de cet électorat continuait de penser le 6 novembre qu’Obama était plus à même de gérer le conflit au Moyen-Orient que son adversaire ». Sharon Weinblum explique cet apparent paradoxe : « S’il existe un vote juif, comme un vote hispanique ou noir, les différents sondages pré- et postélectoraux révèlent que les Juifs américains sont avant tout américains lorsqu’il s’agit de remplir un bulletin de vote, les questions sociales et surtout économiques passant bien avant Israël dans l’ordre des priorités. Quelle que soit la manière dont on interprète la hiérarchie des préoccupations de l’électorat juif et que l’on espère ou non plus d’implication américaine dans le conflit israélo-palestinien, une chose semble acquise : la politique étrangère des Etats-Unis des quatre prochaines années sera guidée par ce que l’administration américaine définira comme les priorités diplomatiques et stratégiques du moment, autant de facteurs souvent imprévisibles et qui échappent à tout sondage, a fortiori lorsqu’il s’agit du Moyen-Orient ».

Maître de conférences en sciences politiques à l’Open University d’Israël, Denis Charbit a une fois encore pu constater le vif intérêt de l’élection présidentielle américaine en Israël. « Cela s’est particulièrement vérifié cette fois : c’est que Netanyahou avait commis l’imprudence de parier pour le rival d’Obama, le candidat républicain Mitt Romney. Les deux hommes se connaissent de longue date et partagent, en outre, une vision politique et économique du monde presque identique. Netanyahou rêvait de voir Obama échouer sur la dernière ligne droite. Il s’est trompé. L’inimitié entre les deux hommes est telle qu’on s’imagine déjà en Israël un Obama avide de savourer sa vengeance comme s’il allait de soi que la dimension personnelle l’emporte sur des considérations stratégiques de longue durée. Netanyahou doit-il redouter la colère d’Obama ? C’est sur ce thème qu’Ehoud Olmert ou Tzipi Livni, s’ils finissent par se présenter aux élections, bâtiront leur campagne ». Pour Denis Charbit, les Israéliens sont globalement sceptiques : « soit parce qu’ils estiment que les conditions régionales etinternationales ne sont toujours pas réunies pour envisager la réussite de la négociation, soit parce que ces lecteurs de la Bible que sont les Américains ne parviendront jamais à exiger qu’Israël se retire un jour de Jérusalem, de Hébron et de Naplouse, soit enfin parce qu’ils savent qu’un pays ne peut être sauvé malgré lui, et que c’est aux Israéliens de se mobiliser pour la paix ». A gauche, toutefois, on semble garder espoir d’une plus grande fermeté d’Obama. « Aguerri, affranchi de la sanction du suffrage universel, il ne devrait plus se retirer du processus de paix sur la pointe des pieds comme il l’a fait en 2010 après avoir échoué à convaincre Netanyahou de reconduire le moratoire sur les implantations. Il n’est pas improbable, pense-t-on, qu’Obama conditionne, par exemple, le soutien américain à une expédition militaire contre l’Iran par des progrès substantiels dans la négociation avec l’Autorité palestinienne ». Les Etats-Unis incontournables ? « Même si l’économie chinoise sera bientôt en tête, même si Obama n’a pas réussi à s’imposer lors de son premier mandat, les Etats-Unis resteront pour de longues années encore le pays leader sinon le gendarme du monde, et, en tout cas, le bailleur de fonds de la sécurité d’Israël. Si quelque chose bouge, il faut s’attendre alors à ce que le président effectue le voyage à Jérusalem qu’on lui a reproché de ne pas avoir accompli après le discours du Caire ».

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