En Israël et en diaspora, nous avons accueilli avec joie et soulagement la nouvelle de la libération de Guilad Shalit. Du côté palestinien, des milliers de familles ont célébré le retour de leurs proches détenus en Israël. Très vite, en Europe, certains ont trouvé dans cet événement une occasion pour déverser leur haine des Juifs en se focalisant sur l’équation suivante : 1 Juif = 1.027 Arabes.
Au lieu de constater simplement qu’une société attache autant d’importance à la vie d’un seul des siens, une frange de l’opinion publique préfère y voir une illustration supplémentaire de l’arrogance du « Peuple élu » et du sentiment de supériorité qu’éprouveraient les Juifs. On perçoit bien que le marchandage fixé par le Hamas exacerbe les fantasmes antisémites. Sur de nombreux forums internet, on peut lire des propos effrayants. Pour les uns, « la notion d’humanité commence, finit et s’applique uniquement au seul Peuple élu… ». Pour d’autres, « ce qui compte dans cette opération, c’est de sauver l’Humanité en sauvant une vie, celle de Shalit évidemment, contre 1.027 goyim qui ne comptent que pour des prunes ». D’autres encore préfèrent se montrer spirituels, même s’ils ne témoignent que de leur mauvais goût : « Tout compte fait, le Nobel d’arithmétique n’ira pas à un Israélien cette année ».
Certains esprits clairvoyants avaient pressenti ce déchaînement sur une soi-disant exception juive en envisageant le défi éthique que posent ces échanges entre soldats israéliens et terroristes palestiniens. Dans une tribune publiée en mai 2009 dans La Libre Belgique, le rabbin David Meyer s’est interrogé sur les conséquences désastreuses, tant pour les Israéliens que les Palestiniens, de cette arithmétique insupportable. En bon rabbin, c’est dans la tradition religieuse que David Meyer recherche les réponses à son questionnement. « Qui te dit que ton sang est plus rouge que le sien ? », peut-on lire dans le Talmud. Cette question rhétorique a le grand mérite d’écarter d’un revers de manche tous les fantasmes liés à la notion de Peuple élu, mais aussi de mettre fin aux discussions sur le rapport asymétrique entre la vie de Guilad Shalit et celle des 1.027 Palestiniens.
Sans ignorer les obstacles politiques du conflit israélo-palestinien, le rabbin Meyer nous rappelle qu’aucune vie ne peut prétendre valoir plus qu’une autre, en proposant de faire un « pari éthique » découlant du principe talmudique précité : « L’offre d’une liberté contre une liberté », donc d’un Israélien contre un seul Palestinien. Un beau slogan publicitaire, objecteront les plus cyniques. Certes, mais une formule permettant de faire émerger l’humanité de chacun. « Il s’agit bel et bien d’un pari. Celui de croire, côté palestinien, que pour les Israéliens l’impact d’une telle démarche et d’une telle rencontre avec l’individualité de l’autre peut modifier de façon profonde les données d’une réflexion politique plus globale… », écrit David Meyer. « Un pari également, côté israélien : celui de garder l’espoir dans la capacité de l’ennemi d’aujourd’hui de s’imaginer autrement qu’en dévalorisant sa propre vie et celle de ses concitoyens, capable aussi de voir dans la vie du soldat Shalit autre chose qu’une simple monnaie d’échange. Double pari risqué, mais quel autre choix après tant d’échecs et tant de morts ? ». Cette réflexion stimulante écrite il y a deux ans ne perd ni de sa pertinence ni de sa clairvoyance.
Une fois l’effervescence de la libération de Guilad Shalit passée, il convient également de se poser une question essentielle : s’il est possible de négocier avec un mouvement terroriste comme le Hamas le sort d’un seul soldat, pourquoi ne peut-on pas discuter l’avenir de la nation tout entière avec le Président de l’Autorité palestinienne, un homme qui a abandonné la lutte armée depuis de nombreuses années ? Aussi longtemps que les dirigeants israéliens ne répondront pas à cette question, ils priveront leurs concitoyens de la concrétisation du rêve le plus précieux des Pères fondateurs : faire d’Israël un havre de paix pour le peuple juif.
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