Le 7 février 2012, à l’ULB, un débat a commencé, avec Caroline Fourest et Hervé Hasquin, sur la tentative, initiée par Marine Le Pen, de « dédiaboliser » le Front national. On parle de racisme : Caroline Fourest souligne la haine que voue aux musulmans le courant du Front national qui semble aujourd’hui l’avoir emporté, au détriment de la tendance virulemment antisémite, présente dès la création du parti. J’anime le débat, et j’anticipe une discussion intéressante.
Commence la « Burqa Pride », qui a été annoncée sur Facebook de façon remarquablement délicate et humaniste (« lapidation » de la conférencière, appel à s’offrir son « scalp »). Hervé Hasquin demande aux chahuteurs ce qu’ils ont à objecter aux arguments précédemment développés par Caroline Fourest sur l’islamophobie de Marine Le Pen. Ils n’ont manifestement pas écouté. L’organisateur de la perturbation, membre du personnel de l’ULB, appelé par moi à prendre ses responsabilités, puis sollicité par le président de l’Université lui-même, descend sur scène en s’enveloppant la tête d’un foulard qui le fait plus ressembler à une vieille sorcière qu’à une femme saoudienne ou afghane.
Quand il prend enfin la parole, après quelques clowneries de style « burqa bla bla », il donne la vraie raison de cette censure : Madame Fourest serait islamophobe. A ceux qui auraient été attentifs lors de la première partie de la soirée, il ne manque pas de dire qu’elle est en vérité, pour lui et son groupe de censeurs vociférants, aussi islamophobe que Marine Le Pen, mais plus dangereuse dans la mesure où elle se pare d’une légitimité démocratique et « de gauche ». Caroline Fourest vient de dénoncer le racisme de la présidente du FN. Mais, hurlent les trublions, elle est elle-même raciste ! Va-t-on, ajoutent-ils, lui donner la parole à l’ULB sans contradiction ?
L’argument se révèle immédiatement d’une pauvreté abyssale. Il a été repris dans quelques plaidoyers pro domo de M. Chichah. Il vise dérisoirement à renverser la situation : nous ne sommes pas des fascistes qui auraient censuré un débat démocratique, mais notre initiative fut « citoyenne » et visait à lutter contre le « racisme » s’exprimant à l’ULB.
Bref, selon les censeurs se drapant dans la toge de « l’initiative citoyenne », ils n’auraient fait que leur devoir. Pas une once d’autocritique, tout au contraire : une victimisation délirante. L’organisateur de la censure se dit l’objet d’une hystérie raciste. Mais quand nous dénonçons une atteinte flagrante et éhontée au principe du libre examen, nous ne tenons pas compte de la couleur de peau ou de l’origine de ses auteurs.
Les organisateurs de la « Burqa Pride » voient le monde de façon manichéenne. Eux représentent les victimes absolues, les « indigènes » confrontés aux oppresseurs « blancs ». Or Caroline Fourest est antiraciste. Mais qui parmi les censeurs avait lu une ligne de ses livres ? Ils connaissaient bien sûr le titred’un de ses articles, War on Eurabia, choisi par la rédaction du Wall Street Journal. Une expression sans doute ambiguë. Elle peut signifier, pour une certaine extrême droite, la volonté de mener la « guerre » aux Arabes qui résident en Europe, mais également -et c’était clairement le contenu de l’article- la décision de ne pas sous-estimer le poids de l’intégrisme islamiste et de ses réseaux sur notre continent.
Finalement, le plus lamentable dans ces événements, c’est l’absence totale de lucidité de la part des censeurs. Même quand ils empêchent la tenue d’un débat, ils se vivent comme des victimes du système. Peut-être devraient-ils réfléchir à leurs attaques récurrentes contre les Juifs, accusés de voir l’antisémitisme partout. Mais eux voient la haine des musulmans partout, même chez ceux qui ont le courage de mener de front les combats antiracistes et anti-islamistes. Ce faisant, ils mettent en danger la lutte contre le racisme véritable. Mensonge et exploitation de l’ignorance. Soyons néanmoins vigilants : avec le temps, l’oubli, la lassitude, ils arriveront bien à se présenter de façon crédible comme des victimes. Si au contraire, nous maintenons fermement notre engagement quotidien à défendre les droits de la raison critique, les ennemis de la liberté se révéleront comme tels et les actes impardonnables du 7 février auront au moins servi à quelque chose.
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