Le 8 mars dernier se déroulait la «Journée internationale de la Femme», instituée par les Nations Unies depuis 1975. Elle a été l’occasion de rappeler l’actualité d’un combat qui doit être mené sur plusieurs fronts. Certes, nous ne sommes plus au temps où il était légitime d’inférioriser la femme, de la couvrir de vertus pour la laisser à la marge de la société active, en célébrant en elle la parfaite ménagère et la mère idéale. Le sexisme bête et massif a globalement régressé dans l’espace public. Mais les causes profondes qui l’ont engendré ont-elles réellement disparu avec lui?
On a trop souvent tendance à oublier qu’il aura fallu deux siècles à la modernité pour parvenir à un semblant d’égalité. Comme l’écrivait déjà en 1869 John Stuart Mill, dans son célèbre De l’assujettissement des femmes : Je crois que les relations sociales des deux sexes qui subordonnent un sexe à l’autre au nom de la loi sont mauvaises en elles-mêmes et forment aujourd’hui l’un des principaux obstacles qui s’opposent au progrès de l’humanité. Je crois qu’elles doivent faire place à une égalité parfaite, sans privilèges ni pouvoirs pour un sexe, comme sans incapacités pour l’autre. Ce que dans les sociétés, poursuit-il, où les lumières n’ont pas pénétré, la couleur, la race, la religion, ou la nationalité dans les pays conquis, sont pour certains hommes, le sexe l’est pour les femmes.
La reconnaissance de l’égalité des droits de la plus vaste minorité majoritaire a été un combat pénible et difficile. Songeons que le suffrage universel appliqué en France à partir de 1848 ne s’ouvrit aux femmes qu’en 1944. En Belgique, il faudra attendre 1948 pour que le Législateur généralise à tous les types de scrutin l’accord au féminin d’«universel».
Demeurent pourtant, derrière ces bouleversements heureux, les lieux communs, les préjugés, les stéréotypes, qui n’en finissent pas de rétablir dans les faits ce que le droit et la loi ont aboli dans les textes. Les usages ont le cuir épais et la vie dure, comme en attestent, par exemple, les vieilles tendances inégalitaires caractérisant le monde du travail. La faible propension à la promotion des femmes, et donc la sous-représentation de celles-ci au sein des appareils décisionnels ou des conseils d’administration -et plus particulièrement dans les secteurs de pointe à forte valeur ajoutée-, leur surreprésentation dans le travail partiel ou intérimaire, donc précaire, et les différences persistantes de salaire en sont les indices les plus flagrants, comme le montrent plusieurs études récentes publiées sur le sujet1.
Le poids des traditions
La phallocratie a été si profondément ancrée dans les modes de régulation sociale que les femmes ont été contraintes de se battre pour la reconnaissance publique de leur droit -pourtant évident- à l’appropriation de leurs corps. La laïcité s’est beaucoup investie en ce sens. Et nous nous imaginions béatement que l’essentiel étant acquis, la problématique des rapports sociaux entre les sexes changerait de pôle. Qu’il s’agirait à présent pour la gent masculine de réinventer à son tour une nouvelle définition de son rôle, afin de prendre pleinement sa place sur base du respect de la parité, qui est un phénomène totalement neuf pour elle. De ce point de vue, un apprentissage conséquent attend les hommes, et l’équation qui leur fait face n’est pas simple à résoudre. La célèbre phrase de Simone de Beauvoir qui ouvrait Le deuxième sexe vaut aujourd’hui également pour eux : On ne naît pas homme, on le devient. Car la renonciation à la toute-puissance masculine, à une forme de domination quasi instinctive de l’autre sexe n’est hélas pas présente à l’état de nature.
Cet indispensable travail sur les polarités, nécessaire à la constitution de rapports sains qui ne confondent pas égalité avec uniformité, équité avec indifférenciation des sexes, est loin d’être un luxe culturel. D’autant que la nouvelle réalité sociale indique le retour en force des traditions, et avec elles, l’instillation progressive des vieux clivages et de l’asymétrie des droits. Le modèle laïque est mis à mal par la multiplication de zones de non-droit, où resurgit la figure prédominante de la virilité valorisée par la violence, de l’homme maître chez lui, maître de la rue ou de son quartier. Il faut saluer et encourager l’exceptionnel travail de terrain et de sensibilisation au phénomène réalisé par le collectif Ni putes, ni soumises, qui vient de créer un comité belge.
Loin d’être achevé, le combat pour l’égalité des droits reste une priorité. Il doit être mené avec intelligence et circonspection, dans le respect scrupuleux de la loi qui s’applique indifféremment à l’ensemble des citoyens. Toutefois, il ne faudrait pas pour autant tomber dans le piège du légalisme, d’une société où les rapports entre les sexes seraient exclusivement codifiés par la loi. Car la réduction du statut des femmes à celui d’un groupe systématiquement victimisé les enferme dans une identité collective qui leur dénie le droit de s’en affranchir. Si une société ne naît égalitaire, elle le devient progressivement grâce à la détermination des acteurs sociaux à dénoncer les conservatismes les mieux protégés et à s’inscrire pleinement dans le mouvement de transformation de la réalité sociale, pour peu que le système culturel émergent, censé les émanciper de leur condition initiale, ne tende invariablement à les y ramener.
Lire notamment : Le Rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes 2006, Direction générale de l’emploi, des affaires sociales et de l’égalité des chances, Commission européenne; Jozef Konings, Worden vrouwen gediscrimineerd op de arbeidsmarkt? Een micro-econometrische analyse voor België, Leuvense economische standpunten, 2005/108, KUL, avril 2005; Etude sur le plafond de verre et les différences salariales entre hommes et femmes, SD WORX; l’étude collective du PS, de la FGTB et de Zij-Kant sur l’égalité salariale en Belgique, disponible sur www.equalpayday.be/FR/documenten/Dossier.pdf
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