La voix enrouée du camp de la paix

Balayée par le soutien quasi unanime de l’opinion israélienne à l’opération « Bordure protectrice », la voix du camp de la paix a eu du mal à se faire entendre durant l’offensive militaire contre le Hamas.

« Enfin dans la rue ! ». A l’instar de quelques milliers d’autres convaincus, Guy Oren, assistant social en recherche d’emploi et militant de longue date du mouvement « La paix maintenant », s’est rendu le 16 août dernier sur la place Rabin de Tel-Aviv pour y manifester en faveur de la reprise du dialogue avec les Palestiniens. « Changeons de direction, choisissons la paix », proclamait un slogan ornant le podium où l’écrivain David Grossman, la chanteuse Ahinoam Nini et quelques autres, dont le secrétaire général de « La paix maintenant » Yariv Openheimer et la présidente du parti progressiste Meretz, tentaient de motiver les 8 à 10.000 personnes qui s’étaient déplacées. Mais le cœur n’y était pas vraiment. Pas plus que les 2 et 9 août, lorsque la police a interdit deux manifestations semblables en prétextant que l’opération « Bordure protectrice » n’était pas terminée et que des roquettes pouvaient s’abattre sur le cœur de Tel-Aviv à tout moment.

Pourtant, chaque fois que les organisations de gauche ont tenté de se faire entendre, le seul danger à laquelle elles se sont heurtées venait de… l’extrême droite. A Haïfa, des nervis se sont ainsi livrés à une « chasse aux gauchistes » dans les rues escarpées de la ville. A Tel-Aviv, d’autres ont également joué du gourdin pour empêcher de défiler dans le calme les membres du parti cryptocommuniste « Hadash ».

La passivité du « mainstream »

« Bien sûr, ce sont des excités violents, mais le vrai danger est ailleurs », estime Oren, qui participait également à ce rassemblement. « Il se trouve dans la passivité du “mainstream israélien” qui avale sans broncher tout ce que Benjamin Netanyahou et ses ministres lui racontent ». Et de poursuivre : « Le phénomène le plus troublant dans les cinq semaines de guerre que nous venons de vivre, c’est le silence d’une partie de la gauche qui s’est alignée sur les positions du gouvernement avec le doigt sur la couture du pantalon ».

De fait, alors qu’il est impliqué de longue date dans le mouvement « La paix maintenant », le Parti travailliste a officiellement soutenu l’opération « Bordure protectrice ». Plusieurs de ses élus ont refusé de participer aux manifestations pour la paix. Pour quelle raison ? « Parce qu’on ne nous y a pas invités », jure le député travailliste Eytan Kabel. Mais d’autres sont plus francs : « C’est idéologique », disent-ils. « La paix d’accord, mais pas avec le Hamas qui rêve de détruire Israël. Ça, non ! ».

Pourtant, on ne peut pas dire que le mouvement israélien pour la paix a été absent du débat national durant l’été. Zehava Gal-On et Yariv Openheimer, mais également de nombreux élus, militants et figures de la vie intellectuelle ont participé aux émissions radio-télévisées ininterrompues qui passionnaient les Israéliens au plus chaud de l’opération « Bordure protectrice ». Cependant, leurs appels au dialogue et à la poursuite du processus de paix se sont souvent noyés dans le flot d’arguments guerriers et de déclarations patriotiques des commentateurs.

« Oui, nous avons du mal à nous faire entendre et ce n’est pas nouveau », reconnaît la députée Tamar Zandberg (Meretz). « Dès que l’on essaye de tenir un discours un peu sensé qui s’adresse plus au cerveau qu’aux tripes, on se fait traiter de “traître, d’agent de la cinquième colonne. C’est à désespérer ».

Ex-journaliste, députée et membre de l’aile gauche du Parti travailliste, Merav Michaeli déplore également que le mouvement pour la paix n’ait pas réussi à mieux faire entendre sa voix. « En temps normal, les gens se rendent bien compte que la guerre n’est qu’un moyen, qu’elle ne délivre pas de solution à elle seule, et qu’il faut toujours en revenir à la politique pour faire progresser les choses », dit-elle. « Malheureusement, il n’était pas possible d’argumenter durant l’opération “Bordure protectrice. A tort ou à raison, et sans doute parce qu’on lui assenait du matin au soir le slogan selon lequel il fallait “laisser gagner Tsahal”, l’opinion à cru qu’Israël allait en finir avec le Hamas et que les vacances à la plage pourraient ensuite reprendre leur cours habituel. Lorsque mes amis et moi essayions d’expliquer que cela ne se passerait pas comme ça et qu’il fallait un dialogue politique avec les Palestiniens, personne ne nous a entendus. On parlait dans le vide ».

Un nouvel élan ?

Retour sur la place Rabin le soir du 16 août. Plutôt contente d’assister à un début de mobilisation, l’actrice Sarit Nino-Elad rêve des grandes manifestations du passé. Celles qui attiraient 400.000 personnes dans les rues de Tel-Aviv sous la bannière de « La paix maintenant ». « Est-ce que nous retrouverons cet élan ? Je ne sais pas », lâche-t-elle. « Pour le moment, je suis déçue que nous n’ayons pas réussi à mieux faire entendre notre discours au moment où c’était crucial ». Et de poursuivre : « Ces derniers mois, Israël a perdu de nombreuses occasions de faire progresser le processus de paix avec les Palestiniens. Les négociations avec l’Autorité palestinienne n’ont rien donné et Mahmoud Abbas a été traité comme quantité négligeable. A contrario, voilà des années que nous essayons de briser le Hamas par les armes et que nous n’y parvenons pas. Le temps n’est-il pas venu d’essayer autre chose ? Aux gens qui nous prennent pour de doux rêveurs, je dis que le mot “shalom” (paix) est plus beau que “milkhama” (guerre) et que je ne comprends pas pourquoi beaucoup en ont peur dans notre société ».

Un constat que dressent également les membres du « Forum des familles endeuillées », une organisation composée de parents israéliens et palestiniens dont les enfants ont été tués dans des combats ou à l’occasion d’attentats. Durant l’opération « Bordure protectrice », ceux-ci se sont réunis une fois par semaine devant la cinémathèque de Tel-Aviv sur une petite esplanade qu’ils avaient baptisée « Kikar HaShalom » (« Place de la paix »).

Etaient-ils nombreux ? Non. Quelques dizaines, entourés des mêmes partisans de la paix que l’on retrouvait le 16 août sur la place Rabin. Ont-ils été entendus ? Pas plus, et ils en étaient parfaitement conscients. « Ce pays est comme un supertanker. Il a commencé à virer à droite pendant la seconde intifada et il lui faudra longtemps avant de retrouver une autre trajectoire », constate la poétesse Tzila Barzilaï, l’une des animatrices du forum. « Si nous sommes venus et revenus sur cette “Kikar HaShalom” malgré l’hostilité d’une partie du public qui nous insultait, ce n’est pas seulement pour déplorer le déclenchement de la guerre et le manque de perspectives, mais pour agir à notre niveau. On croit que ces rencontres, ces débats entre Juifs et Arabes ne changent rien ? C’est faux ! Ils apprennent à dialoguer, à échanger et à mieux se connaître. Le résultat de ces discussions ne se ressent pas immédiatement, mais, avec le temps, il se répand dans leur milieu social par capillarité. Grâce à ces échanges, les Israéliens comprennent que les Palestiniens ne sont pas, dans leur grande majorité, des terroristes songeant à se faire exploser dans un bus. Quant aux Palestiniens, ils apprennent à voir les Israéliens autrement que comme des envahisseurs inhumains ».

Se faire entendre

Au sortir de la manifestation du 16 août, Yariv Openheimer paraissait en tout cas encouragé par la présence de ces milliers de partisans. « Bien sûr, on aurait voulu qu’il y en ait plus, mais 8-10.000 personnes, c’est un bon point de départ », nous a-t-il déclaré. « Nous espérons maintenant poursuivre le mouvement, aller plus loin, nous faire entendre de plus en plus fort parce que c’est le moment ». Et d’ajouter : « De nombreuses initiatives en faveur du dialogue avec les Palestiniens sont nées de manière dispersée durant l’opération “Bordure protectrice”. Il faut les rassembler pour montrer que le camp de la paix existe toujours dans ce pays ». 

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