L’ADN juif sauvera-t-il la démocratie israélienne ?

Face à la montée des périls qui caractérise décidément notre jeune 21e siècle, un nombre croissant d’Etats procède de la surenchère verbale, de la dénonciation de complots imaginaires, évidemment ourdis depuis l’étranger.La rhétorique identitaire et le thème du complot fondent le discours de toutes les démocratures de notre siècle : Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Bachar El Assad, Nicolas Maduro n’hésiteront jamais à dénoncer la main de l’étranger dans la moindre manifestation d’opposition. 

En ligne de mire, les ONG aussitôt dénoncées, d’Ankara à Moscou, comme 5e colonne à la solde de l’étranger. Non sans conséquence.

Selon les chercheurs Darin Christensen et Jeremy Weinstein, près de 41 pays interdiraient ou restreindraient aujourd’hui le financement étranger de leurs ONG. D’Est en Ouest, du Nord au Sud, l’heure est à la paranoïa politique, à la régression démocratique, au recentrage patriotique. De nombreuses avancées sont renégociées, revues à la baisse, voire carrément remises en cause. J’en veux pour preuve les velléités du  pouvoir conservateur polonais à déchoir de l’Ordre du Mérite le sociologue (juif) Jan Tomasz Gross, auteur de maîtres-livres sur la Shoah pour motif d’offense envers la nation. Son tort : estimer que le passé antisémite de la Pologne expliquerait son opposition à accueillir les migrants.

La Croatie voisine n’est pas en reste de ce type de délire obsidional. Sans que notre presse en fasse grand cas, c’est un historien anticommuniste et pro-oustachi qui vient d’être nommé au ministère de la Culture. Zlatko Hasanbegovic, cet historien croate de confession musulmane (ceci n’expliquant en rien cela), s’est fait connaître pour défendre des thèses pour le moins nauséeuses : il a notamment vanté les mérites de l’Etat oustachi pro-nazi, notamment l’ambition racialiste de son leader, le poglavnik Ante Pavelic, de créer un nouveau peuple croate unissant catholiques et musulmans, ces derniers considérés comme « Fleur de la nation » par les leaders oustachis. Cet éditeur et préfacier du sulfureux Norman G. Finkelstein s’est encore proposé de réhabiliter Al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem condamné à mort par Tito, puis amnistié à l’occasion du rapprochement avec Nasser, d’effacer de la constitution l’article premier qui fonde la République croate sur les valeurs de l’anti-
fascisme, de transformer en musée « national » Jacenovac, le camp d’extermination de l’Etat « indépendant » de Croatie où furent assassinés près de 84.000 Serbes, Juifs et Roms. Proche de l’Eglise dans son aile la plus radicale, notre homme fut encore à l’initiative du référendum tenu en 2013, visant à inscrire dans la Constitution croate le seul mariage hétérosexuel. Dans ses déclarations les plus récentes, le nouveau ministre a promis une vision unitaire de la culture qui s’opposera désormais au… cosmopolitisme, n’hésitant pas à dénoncer, à son tour, le poids des lobbies dans la lecture de l’histoire contemporaine, dénonçant « ceux qui sous couvert de s’en prendre à l’islamo-fascisme » sont de fait « les relais de l’opinion publique juive internationale ».

Evidemment, ici aussi, les autorités n’ont guère hésité à dénoncer les multiples protestations surgies de la société civile. Pour la Présidente croate, Kolinda Grabar Kitarović, la radicalisation de la société, la haine et l’intolérance ne sont pas le fait du gouvernement, mais de l’opposition qui « souhaite rétablir la Yougoslavie et le communisme ». On le voit, la tentation paranoïaque de charger l’opposition et les ONG de tous les maux de la politique n’est pas le propre des seules démocratures. Les récentes manœuvres du gouvernement israélien en constituent une autre preuve. Ici, aussi, députés de l’opposition, institutions culturelles, ONG se voient accusées de déloyauté, comme si le propre d’une organisation non gouvernementale était de plaire ou de s’inscrire dans la politique gouvernementale.

Regards l’a souligné maintes fois, depuis quelques mois, le Parlement israélien entend ouvrir de multiples fronts contre les représentants d’une supposée « 5e colonne ». Tout critique que l’on puisse être envers les agissements de certaines ONG ou députés arabes israéliens, une démocratie digne de ce nom ne peut songer à limiter la liberté d’action de ceux-ci, comme de ceux-là. Ce qui fait la force et l’admiration d’Israël se trouve précisément dans sa capacité démocratique. Où trouver une presse plus libre ? Où trouver des historiens, des artistes et des députés plus critiques ? Où trouver des juges à même d’emprisonner un ancien Président et un Premier ministre ? Cette capacité à se remettre en question, à encaisser la critique, à accepter les opinions minoritaires, Israël le doit sans doute à cet ADN juif, forgé par près de 2.000 ans de minorisation en diaspora. Si Israël entend rester (et non devenir) un Etat juif, il se doit de reste fidèle à cet ADN si particulier et de renoncer, par-là, à toute idée de contrôle ou lois liberticides. Si elle donne le pouvoir à sa majorité, la démocratie se juge par sa capacité à protéger et à donner voix à ses minorités. Comme l’énonce Hanna Arendt, « il ne saurait y avoir de pensée sans liberté absolue »

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