Laïcité bien ordonnée…

Qu’il semble loin le temps où les responsables communautaires juifs de France affectionnaient de se présenter comme les meilleurs élèves de la classe en matière de respect de la laïcité. Pour bien montrer que ce principe juridique ne pose pas de problème au judaïsme, ils n’hésitaient pas à invoquer le principe talmudique « Dina demalkhouta dina » (la loi du Royaume est la loi), en vertu duquel la loi civile du pays l’emporte sur la loi juive pour expliquer cette adhésion sincère aux valeurs et aux lois de la République.

Aujourd’hui, le ton a changé. L’affaire récente de demandes d’aménagement du calendrier des épreuves de concours des grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce pour des étudiants juifs pratiquants en est la parfaite illustration. Cette année, ces épreuves étaient organisées pendant la semaine de Pessah (Pâque juive), un moment où la loi juive interdit de travailler. En concertation avec le Consistoire central israélite de France, les administrations et les grandes écoles concernées auraient accepté d’aménager des épreuves à horaires décalés pour ces étudiants. Après les révélations faites par le site d’information Mediapartsur cet aménagement, les épreuves décalées pour Pessah seront finalement annulées.

Dans un communiqué de presse qu’ils ont publié suite à cette décision, le Grand Rabbin de France et le président du Consistoire central israélite de France « regrettent que les étudiants juifs ne puissent pas bénéficier d’un aménagement d’horaires. Ils trouvent anormal que ces étudiants soient pénalisés alors qu’ils ont préparé pendant deux à quatre ans les concours aux grandes écoles ». En s’alignant ainsi sur les positions d’un judaïsme dont la pratique rigoriste l’emporte sur toute autre considération, le Consistoire de France remet en cause les principes de laïcité et ouvre par la même occasion la boîte de Pandore des accommodements « raisonnables ». Dans des sociétés démocratiques de plus en plus marquées par la diversité religieuse, il serait ingérable pour l’Etat de s’adapter aux prescriptions de chaque religion, notamment en matière de jours chômés. Par ailleurs, pourquoi accorder aux Juifs ce que tout le monde refuse à d’autres minorités religieuses, aux musulmans en particulier ? Rien ne justifierait ce « deux poids deux mesures ».

N’affirmons-nous pas à juste titre que le judaïsme valorise le bon sens et l’intelligence des hommes ? Cette affaire aurait été une belle occasion pour le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, de le prouver à la France entière en rappelant à la communauté juive de France et aux étudiants concernés que c’est aux autorités religieuses de s’accommoder aux lois républicaines, et non l’inverse. Outre le principe « Dina demalkhouta dina », le Talmud contient suffisamment de décisions et d’exemples où il est précisé que le bien-être de la personne doit être préservé. En vertu de l’expression « Pikouakh nefesh », les commandements divins doivent être ignorés lorsque la vie de quelqu’un est en danger. Cela signifie donc que les commandements ont été donnés aux Juifs pour qu’ils en vivent, et non pas qu’ils meurent de les respecter. Ne lit-on pas non plus dans la Guemara : « Profane un Shabbat pour pouvoir en respecter de nombreux autres ». Autant de références talmudiques qui auraient permis au Grand Rabbin de permettre à cette poignée d’étudiants juifs de présenter leurs épreuves de concours normalement. Tout le monde aurait alors salué son respect de la laïcité ainsi que son pragmatisme, l’avenir professionnel de ces jeunes étant en jeu.

Il est facile d’agiter l’étendard de la laïcité pour dénoncer les dérives fondamentalistes de l’islam. C’est autre chose de s’attaquer aux mêmes dérives de certains courants du judaïsme. Pourtant, par le passé, de grands Juifs français n’ont pas hésité à se montrer farouchement hostiles à toute forme de particularisme au sein de l’espace public pour faire triompher les valeurs universalistes de la République. De Joseph Reinach à Pierre Mendès-France, en passant par Léon Blum et Georges Mandel, des Juifs ont joué un rôle considérable dans l’affirmation d’une conception exigeante de la laïcité. Avec cette affaire d’aménagement de calendrier, c’est l’esprit de ces grandes figures juives et républicaines qui disparaît. C’est regrettable.

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