L’ambassade d’Israël à Paris a demandé à la maison Artcurial de retirer d’une vente aux enchères au profit de Reporters sans frontières une œuvre qu’elle juge offensante parce que Marwan Barghouti y apparait avec le commentaire suivant : « En 1980, quand j’ai dessiné Mandela, on m’a dit que c’était un terroriste ». Une demande de censure inacceptable à laquelle Artcurial s’est pourtant soumise.
La maison Artcurial devait organiser le 27 janvier 2016 une vente aux enchères intitulée Artistes à la une au profit de Reporters sans frontières (RSF) afin de soutenir la liberté d’expression. Il s’agissait de permettre à des artistes de revisiter et d’illustrer une quarantaine de « unes » du journal Libération.
Cet ensemble Artistes à la une a été déjà exposé sans le moindre problème au Palais de Tokyo à Paris du 12 au 13 décembre 2015.
Mais fin décembre, la maison de vente Artcurial a reçu un courrier de l’ambassade d’Israël à Paris lui indiquant qu’une œuvre de cet ensemble offensait Israël. Il s’agit de la « une » de Libération consacrée à la mort de Yasser Arafat et de la question de sa succession en 2004. L’artiste Ernest Pignon-Ernest a dessiné le portrait du chef politique et militaire palestinien Marwan Barghouti, accompagné de ces quelques mots : « En 1980, quand j’ai dessiné Mandela, on m’a dit que c’était un terroriste ».
Ce commentaire est inacceptable pour l’ambassadeur d’Israël : « Ce portrait met aux enchères un projet terroriste là où l’on cherche à faire croire qu’il s’agirait d’un homme de paix [en] le comparant à une grande figure internationalement reconnue : Nelson Mandela ».
Figure emblématique de la lutte pour le retrait complet d’Israël des territoires palestiniens occupés depuis 1967, Marwan Barghouti, 56 ans, ex-chef du Tanzim, la branche armée du Fatah, est incarcéré depuis 2002 dans une prison de haute-sécurité israélienne, condamné à cinq peines de prison à perpétuité. « [Il] est emprisonné à vie en Israël pour avoir été le cerveau de la seconde Intifada (2000-2005) et de ce fait, responsable de la mort de centaines de personnes, juives et non juives », poursuit l’ambassadeur, qui demande à Artcurial « de bien vouloir retirer de la vente ce lot qui risque fort de semer la confusion et de porter préjudice à [sa] réputation ».
L’ambassadeur omet de rappeler que Barghouti, militant actif lors de la première Intifada, est devenu avec la signature des Accords d’Oslo en 1993 un ardent défenseur du dialogue et d’une solution de paix négociée avec Israël. Ce n’est que suite à ses désillusions qu’il a pris part à la seconde Intifada, tout en condamnant publiquement le recours à la terreur contre les civils israéliens pour parvenir à la fin de l’occupation de la Cisjordanie.
Le président de la maison de ventes Artcurial, François Tajan, a accepté d’accéder à la requête de l’ambassadeur d’Israël en retirant cette œuvre de la vente, « au motif des attentats récents, de la prorogation de l’état d’urgence et des potentiels troubles à l’ordre public », selon le quotidien Libération.
Ernest Pignon-Ernest s’étonne par ailleurs de l’effet contre-productif de cette censure. « Peu de gens connaissent Barghouti finalement, et si l’ambassade d’Israël n’avait rien dit ni obtenu gain de cause, ce dessin serait passé inaperçu… ».
C’est d’ailleurs ce qui s’est produit il y a quelques semaines en Israël, lorsque le Ministre de l’Education a ordonné de retirer du programme des lycées israéliens un roman de Dorit Rabinyan au motif que cette histoire d’amour entre une Israélienne et un Palestinien encourage « l’assimilation ».
Le porte-parole de l’ambassade d’Israël se déclare satisfait du retrait de l’œuvre d’Ernest Pignon-Ernest : « Nous sommes très contents, car cet article permet de réaffirmer le fait que Barghouti est un terroriste ».
Inutile de plastronner, car il s’agit bel et bien d’une censure dont une démocratie digne de ce nom ne peut s’enorgueillir.
Cette attitude offensive ne fait que traduire l’ambition ridicule de la ministre de la Culture israélienne Miri Reguev de mettre au pas les artistes, en évacuant tout regard critique sur la situation politique en Israël. Tout ce qui ne correspond pas à la vision Likoud doit être sanctionné. Que son champ de compétence pour exercer la censure soit Israël, on peut l’admettre, même s’il est impensable d’imaginer un instant cette pratique honteuse et immature dans une démocratie comme Israël. Mais l’exiger à l’étranger dépasse vraiment l’entendement.
Ce type de réflexe dictatorial serait-il la conséquence des négociations de rétablissement des relations étroites entre Israël et la Turquie ? Si c’était le cas, il faudrait rappeler d’urgence aux autorités israéliennes qu’une alliance avec la Turquie n’implique pas de mimétisme du Président Erdogan en matière de liberté d’expression.
Cette affaire de censure artistique est navrante et place les amis d’Israël dans une position intenable : ils se battent pour que le boycott des artistes israéliens ne s’installe pas en Europe, car ils estiment qu’il s’agit précisément et à juste titre d’une censure, et voilà qu’Israël, par la voix de son ambassadeur à Paris, exige la censure d’une œuvre d’art que le gouvernement israélien ne supporte pas !
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