La France n’est pas un pays antisémite, mais les Juifs de ce pays prennent peur et envisagent sérieusement leur avenir sous d’autres cieux. Si les causes du départ ne peuvent être exclusivement réduites à l’antisémitisme, on observe malgré tout que la multiplication des incidents antisémites n’est pas étrangère à cette crise de confiance et à ces nombreux départs vers Israël ou d’autres destinations.
La vie juive en France est devenue à la fois plus vivante et plus facile par la multiplication des écoles et des lieux de culte, ainsi que par un soutien des pouvoirs publics. Il n’y a pas d’antisémitisme d’Etat, la haine des Juifs n’a plus droit de citer au Parlement et les élites de la République n’ont jamais été aussi favorables et protectrices envers les Juifs. Et pourtant, les Juifs ne se sont jamais sentis aussi mal.
Les velléités de départ et les réels départs sont nombreux. Les Juifs français sentent que leur histoire avec la France est en train de s’achever. Ils ont fini par se convaincre que l’évolution sociologique et démographique de ce pays leur est nécessairement hostile. « Ils pensent que le pays va être submergé par une vague arabo-musulmane et c’est au sein de cette population qu’ils retrouvent les fascistes », explique Claude Askolovitch, journaliste et fin observateur des problèmes auxquels sont confrontés les Juifs de France. « Quand on ajoute à ce sentiment diffus les agressions antisémites dans les quartiers populaires ou les banlieues, les Juifs considèrent qu’en dépit de la protection de l’Etat et des élites, ils ne peuvent rien faire. Et plus Manuel Valls et Nicolas Sarkozy disent qu’attaquer les Juifs, c’est attaquer la France, plus ils voient qu’on les attaque. Mentalement, les Juifs de France sont déjà ailleurs et se dissocient progressivement du destin commun de la France. Tout cela se greffe sur le phénomène plus général de l’affaissement du destin commun en France. Les Juifs vivent donc leur propre dislocation comme la dislocation générale de la société française ».
Préjugés antijuifs du Maghreb
Même si elle apparaît comme la plus mal aimée des sciences sociales, la démographie est souvent sollicitée pour expliquer les angoisses des Juifs de France. Depuis plus de quarante ans, la France est investie par une population venue d’Afrique, et plus particulièrement d’Afrique du Nord, avec laquelle le contentieux colonial est encore très lourd et la question de l’islam très présente. Et cette situation n’est pas sans conséquence pour les Juifs. « Le transfert démographique ne pose pas de problème en soi. Mais les préjugés antijuifs du Maghreb sont arrivés intacts en France avec l’immigration maghrébine », précise Georges Bensoussan, historien et spécialiste de l’exode des Juifs des pays arabes. « Pire, ils sont encore plus puissants et plus virulents auprès des deuxième et troisième générations qu’auprès des migrants eux-mêmes. Ce phénomène s’explique en partie par une intégration ratée qui nourrit le ressentiment de la jeunesse d’origine maghrébine à l’égard de tout signe de réussite, et en particulier de la réussite juive qui se cristallise dans l’antisémitisme. L’ascension sociale des Juifs de France est une situation d’autant plus dure à accepter pour cette jeunesse maghrébine que le signe juif a toujours été un signe de peur, de soumission et de servitude dans l’économie psychique arabo-musulmane. Cela focalise davantage le ressentiment à l’égard des Juifs. Dans cette économie psychique arabo-musulmane, un Juif c’est rien, et ici en France aujourd’hui, un Juif c’est tout ! Le combat contre l’antisémitisme érigé en véritable vertu politique vient exacerber ce ressentiment ».
Face à cet afflux démographique maghrébin, les Juifs originaires du Maghreb, majoritaires au sein de la communauté juive de France, prennent peur, car ils ont le sentiment d’avoir quitté un arbitraire qui les poursuit aujourd’hui en France. Cette situation est insoutenable, car ces Juifs se voient ramenés à l’insécurité psychique qu’ils ont connue par le passé en terres arabes. « Ce constat n’est pas très audible auprès des intellectuels et des militants antiracistes, même si on note des progrès », pointe Georges Bensoussan. « Malheureusement, cela progresse trop lentement pour que les consciences s’éveillent et un grand nombre de Juifs n’attendent plus rien. Ils ont peur et ils partent. Cela va s’amplifier, car il s’agit précisément d’un phénomène cumulatif où la crainte alimente la crainte ».
Mais cette crainte repose néanmoins sur des éléments tangibles : la multiplication des incidents antisémites commis par des Français d’origine maghrébine. Les manifestations de soutien à Gaza du mois de juillet dernier ont mis en exergue un capital de violence et de haine inégalé. Le déchainement antisémite a atteint son paroxysme le 13 juillet 2014, lorsque des manifestants ont voulu s’en prendre à la synagogue de la rue de La Roquette. « La tonalité générale des manifestations était très virulente », observe Jean-Yves Camus, chercheur et politologue spécialiste de l’extrême droite. « On pouvait le voir sur les pancartes et l’entendre dans les slogans. Les manifestants violents étaient certes minoritaires, mais dans des cortèges déjà très énervés par les slogans et les pancartes, il suffit qu’il n’y ait que 100 ou 150 excités prêts à en découdre pour que cela bascule dans l’attaque antisémite. La question n’est pas sécuritaire, car les forces de l’ordre peuvent canaliser cette minorité violente. Le problème réside plutôt dans la complaisance dont la majorité des manifestants font preuve à l’égard de cette minorité d’assaillants. Pour certains, cette violence antisémite serait même excusable : ils ne feraient que répondre à des provocations ou ils seraient énervés par le nombre de morts à Gaza ! C’est inacceptable ».
Au seuil d’un exode
Face à ces incidents antisémites, les Juifs fuient-ils la France ? « Ce n’est pas une fuite », nuance Georges Bensoussan. « J’aurais parlé d’un filet de départs jusqu’à cet été. Mais aujourd’hui, on se situe au seuil d’un exode. Depuis le mois de juillet, j’ai changé de vocabulaire en raison de l’extrême violence des émeutes qui ont visé des Juifs, une violence qu’on n’avait plus vue depuis 1944 ». Depuis janvier 2014, 26.000 Français ont déposé un dossier d’alya à l’Agence juive. Le délai d’attente est désormais de deux ans alors qu’auparavant, cela ne prenait que dix jours. Selon l’Agence juive, 4.566 Juifs de France sont partis s’installer en Israël entre le 1er janvier et le 31 août 2014. « Cela demeure marginal par rapport à l’importance de la communauté juive de France, mais à ce rythme-là, on se dirige vers 6.000 émigrants, ce qui correspond à 1 % de la population juive de France. Et en une seule année, c’est beaucoup. Si on rapporte ce chiffre aux vingt dernières années, le saut est impressionnant », constate Georges Bensoussan. « Il y a aussi d’autres destinations qu’Israël : les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou même la Grande-Bretagne. Si l’antisémitisme est la goutte d’eau qui pousse les Juifs à franchir le pas du départ, la situation économique, les opportunités professionnelles et aussi, pour les plus religieux, le désir de vivre plus facilement leur judaïsme sont les causes majeures ».
Capitulation des élites
Dans ce contexte inédit de multiplication d’incidents antisémites et de départs de Juifs de France, certains sont tentés d’établir des analogies avec des périodes tragiques de l’histoire des Juifs d’Europe : les années 30 et la montée des périls. « La comparaison avec les années 30 est inappropriée », relève Georges Bensoussan. « Contrairement aux années 30, l’antisémitisme n’est pas partagé par nos élites politiques. En dehors du Front national qui est resté silencieux, les émeutes antisémites de juillet ont été condamnées tant à gauche qu’à droite. Par ailleurs, la qualification antisémite de ces émeutes a été prononcée autant des deux côtés. Ce n’est pas non plus la Nuit de cristal (1938), car aujourd’hui l’appareil d’Etat n’est pas antisémite, il protège les Juifs ». Et si les Juifs originaires du Maghreb ont le sentiment de retrouver en France un climat antisémite qu’ils ont connu dans leur pays d’origine, ils ne vivent pas aujourd’hui la même situation que celle qu’ils ont vécue en terres arabes. « Dans ces pays arabes, les autorités ont fait en sorte d’exclure sournoisement les Juifs, alors qu’aujourd’hui le gouvernement français ne veut absolument pas que les Juifs quittent la France », fait remarquer Georges Bensoussan. « Mais à long terme, les élites capituleront et abandonneront les Juifs par lâcheté. Ces élites s’inclineront face au poids du nombre. Elles choisiront la paix civile, qui se fera sur le dos des Juifs. Cela va se terminer par leur départ. Ce choix politique répondra à des logiques démographiques et électorales où les Juifs ne pèsent pas lourd ».
Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que la paix civile se fera sur le dos des Juifs. Personne n’y songe, à moins d’envisager un bouleversement complet des ressorts profonds de la République française. Et dans ce cas, les Juifs ne seront pas les seuls à en payer le prix, ce sera la France entière.
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