Si la centralité d’Israël est une réalité, elle n’abolit pas pour autant l’existence de la diaspora ni n’épuise les multiples manières de vivre sa judéité. Avec le dernier film des Frères Coen, A Serious Man, on pourrait même ajouter que la flamme de la créativité juive en diaspora brûle toujours.
C’est l’histoire banale de Larry Gopnick, un Juif, professeur de physique dans une université du Middle-West. Son but est de mener une existence tranquille et de couler des jours heureux dans une banlieue résidentielle de Minneapolis. Mais tout son petit monde s’écroule lorsque sa femme lui annonce qu’elle veut divorcer et le quitter pour un collègue sentencieux qui passe son temps à lui asséner des leçons de morale alors qu’il lui pique sa femme. Larry ne peut même pas trouver de salut auprès de ses deux enfants : son fils de 13 ans fume des joints et vole l’argent de sa soeur qu’elle fauche elle-même à son père.
Cette poisse s’abat aussi sur son travail. Sa titularisation à la tête du département de physique est compromise par des lettres anonymes hargneuses tandis qu’un étudiant coréen tente de le corrompre pour obtenir son diplôme. L’insécurité de Gopnick est accrue, tant par la présence menaçante d’un voisin non juif aux allures de fasciste que par sa voisine juive très sexy qui l’entraîne dans son lit et l’initie aux plaisirs hallucinogènes. Pour sortir de cet acharnement du sort, ce scientifique cartésien va pourtant chercher la réponse à ses problèmes auprès de trois rabbins dont les consultations se révèlent infructueuses tellement leurs propos sont vides de sens.
Si cette histoire surréaliste fait penser au récit biblique de Job, on perçoit que ce film, dont l’action se situe en 1967, porte essentiellement sur la condition juive diasporique moderne. Les frères Coen s’attachent à montrer les transformations et les bouleversements vécus par les Juifs américains. Durant les années 1960, ces fils et petits-fils d’immigrés d’Europe orientale grossissent les rangs de la classe moyenne. Leur mobilité sociale s’accomplit à travers des études universitaires et l’accès aux professions libérales.
L’infortuné Larry Gopnick se retrouve au coeur d’une contradiction interne propre à l’ensemble des Juifs aujourd’hui. Ils sont constamment tiraillés entre leur formidable intégration et leur propre besoin de permanence. Cette lutte permanente contre l’assimilation se livre à armes inégales. On résiste difficilement à un aimant aussi puissant qu’une société libre aux possibilités multiples. L’éducation juive que le fils de Gopnick reçoit est absurde et déconnectée. Sa préparation à la bar-mitzva se réduit à sa capacité de débiter à toute allure un passage de la Torah sans avoir la moindre idée de son sens. Le rock psychédélique des Jefferson Airplane et les joints qu’il fume lui permettent de compenser l’absence totale d’enthousiasme qu’il nourrit à l’égard des cours de judaïsme et de sa cérémonie de bar-mitzva. Le déclin du sentiment religieux des Juifs américains et leur adhésion aux valeurs et aux normes de la classe moyenne américaine sont au coeur du film.
La filiation des frères Coen dans la culture juive réside surtout dans leur capacité à montrer par l’humour et l’absurde la quintessence de la tonalité juive ashkénaze : le questionnement perpétuel doublé de l’angoisse métaphysique. Cette inquiétude profonde n’a rien de génétique. Elle est le produit d’une expérience historique complexe à laquelle nous nous efforçons d’échapper.
Même si les allusions au judaïsme et les expressions typiquement juives fusent presque à chaque scène, au point qu’on se demande si un non-Juif peut tout comprendre, le public semble apprécier ce film. Peut-être parce qu’on y retrouve tout simplement une perspective juive sur des questions universelles. Comment survivre aux catastrophes et aux embuches tout en restant le plus humain possible ? Comment se comporter en mensch alors qu’on est confronté à des situations extrêmes ? Les Juifs se posent souvent cette question. Vu le succès du film, ils ne sont sûrement pas les seuls.