L’antisémitisme explique-t-il seul le départ des Juifs de Belgique ?

Les faits. Trois mois après les attentats de Paris qui ont frappé la Rédaction de Charlie Hebdo, mais aussi l’épicerie casher de Vincennes, et alors que le Premier ministre Charles Michel déclarait récemment « La lutte contre l’antisémitisme est un échec », les Juifs de Belgique se posent plus que jamais la question du départ. L’antisémitisme est-il la seule raison qui explique leur motivation ? Est-il facile de refaire sa vie en Israël ? En 2014, quelque 250 Belges auraient choisi le chemin de l’alya. Un chiffre en croissance et face auquel certains ont choisi de réagir. Prise de pouls auprès de représentants de la communauté juive et observateurs du phénomène.

Si le président du CCLJ Henri Gutman ne nie pas que l’antisémitisme soit devenu un sujet de débat quotidien, il s’interroge toutefois sur le questionnement actuel de nombreux Juifs : « Est-ce dû aux attentats ? Au traitement de ces interrogations amplifié par la presse ? A la vidéo qui a circulé sur le Net ? La conclusion pour moi n’est pas forcément de vouloir partir. Dans une majorité des cas, on relève d’ailleurs plutôt un attentisme vigilant. Et puis, il y a une minorité qui ne souhaite pas continuer à vivre comme ça, surtout des jeunes parents qui réfléchissent à une ou deux générations plus loin. Je comprends et respecte ce sentiment », affirme le président du CCLJ, « mais la réponse ne peut être dans la fuite. La fuite signifierait non seulement que ce qui se passe ne peut que continuer et même s’intensifier, mais aussi que l’Etat est incapable de le juguler. Fuir, c’est décider de ne pas combattre, penser que c’est inutile. Dans ce cas, c’est toute la démocratie occidentale qui est à la dérive, submergée par l’antisémitisme de masse et le terrorisme. C’est un scénario que je n’imagine pas. On mettra sûrement du temps à trouver le remède face à ces nouveaux fléaux, et l’on peut se demander combien de victimes juives il faudra encore, mais je suis persuadé qu’on y arrivera. Il reste d’autres questions : l’immigration des populations musulmanes est inévitable et ne peut que croitre, comment intégrer cette population ? Comment continuer à vivre dans une société laïque ? Comment défendre nos valeurs ? Je crois que le combat est possible et que la communauté juive doit en faire partie, en tant qu’acteur et non victime, aux côtés des autres démocrates. Le temps est à la mobilisation, et non à la fuite ».   

Pour le nouveau président du CCOJB, Serge Rozen, le départ des Juifs de Belgique pour des raisons d’antisémitisme n’est « pas significatif » en termes de nombre. « Le fait que les gens se posent la question doit déjà être considéré comme un signal orange, mais l’alya a toujours existé et les raisons économiques sont plus importantes actuellement pour justifier les départs », estime-t-il. « Les gens qui pensent avoir un avenir économique plus radieux en Israël se rendent d’ailleurs parfois compte que ce n’est pas aussi facile qu’il y parait ». Il n’en souligne pas moins le rôle essentiel du CCOJB : « Le CCOJB ne veut pas que l’antisémitisme soit une raison valable pour émigrer en Israël, nous devons donc réagir face à ce questionnement. Toute notre stratégie est basée sur cette lutte contre l’antisémitisme pour faire disparaitre ce sentiment de devoir partir. Pour cette raison, et outre la sécurité sur le court terme, il nous faut renforcer l’effort éducatif, ne pas transiger avec les lois qui existent, être plus franc et plus ferme à réagir vis-à-vis des manquements constatés ». Le Salon de l’alya ? « Le précédent Salon de l’immobilier me semblait donner une connotation plus positive pour motiver les gens désireux d’investir dans des résidences secondaires », relève-t-il. « Le Salon de l’alya parait délivrer un autre message qui serait “Faites vos valises et venez en Israël”. Je ne suis pas contre le fait que l’Agence juive promeuve l’alya en Israël, comme foyer national juif, mais je suis opposé à la volonté de monter en épingle la crainte de vivre ici comme Juif. En tant que président du CCOJB, je veux plutôt m’assurer que les Juifs ont un futur en Belgique et ne devront pas partir parce qu’ils sont confrontés à un antisémitisme croissant ». Et de s’interroger : « Si l’on ressent tous ce sentiment d’antisémitisme, combien d’entre nous, dans leur vie de tous les jours, ont été agressés en tant que Juifs ? Je pense qu’il est primordial de s’attaquer à ce problème, mais de façon rationnelle, modérée, constructive et sans développer une hystérie ».  

Jim Dratwa est l’un des coordinateurs du festival « How Do You Jew », prévu le 21 juin prochain. « La question préalable pour moi n’est pas tant de savoir si l’on veut partir ou rester, mais plutôt : quelle vie voulons-nous et dans quel monde voulons-nous vivre ensemble ? ». Se référant à la maxime de Hillel « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? », il affirme : « Je ne pense pas que ceci nous conduise au départ, à titre individuel ou collectif. C’est tout le contraire. Nous sommes riches les uns des autres, et l’un n’empêche pas l’autre. Je suis, comme nous le sommes tous, riche de mes identités multiple. La mémoire de la persécution au fil de notre histoire constitue certes une facette de notre identité, mais notre judéité ne peut être réduite à cela. Choisissons-nous le sillage de l’Identité malheureuse, du Suicide français, de la Soumission ou voulons-nous tout autre chose dans notre rapport à l’autre ? La crise actuelle n’est pas qu’économique, c’est aussi une crise de valeurs et de solidarité. On peut retracer dans l’histoire la tentation permanente pour les sociétés humaines de nourrir la haine, la peur, le ressentiment vis-à-vis de l’autre, de ce qui est différent, mais on assiste aujourd’hui à une prise de conscience de l’importance de rendre possibles d’autres approches. La Commission européenne organisera pour la première fois en octobre un Colloque annuel sur les droits fondamentaux et l’Etat de droit, sur le thème du vivre-ensemble et de la lutte contre les crimes antisémites et antimusulmans. La vie ensemble ne signifie pas vivre en juxtaposition avec l’autre, mais bien échanger, construire avec lui. How Do You Jew, célébrant la culture et la vie juive en Belgique, s’inscrit dans cette réflexion, dépassant le cadre du “nous entre nous” pour envisager aussi ce “nous avec l’autre” ».  

Betty Dan est l’organisatrice du Salon de l’alya qui s’est déroulé le 1er mars 2015 à Bruxelles. « Face à une demande et une inquiétude grandissantes de la part des membres de la communauté juive de Belgique, nous avons décidé de faire venir à Bruxelles l’Agence juive, dont le bureau en charge de ces matières se trouve à Paris », explique-t-elle. « Et le succès fut interpellant, puisque plus de 1.000 personnes étaient présentes ». Pour l’Agence juive, la principale raison du départ en Israël de quelque 250 Juifs l’an dernier est l’antisémitisme et l’insécurité qui en résulte, avec la présence de l’armée devant les institutions juives. « Si le phénomène a toujours existé, il est en augmentation depuis environ cinq ans, essentiellement en conséquence d’un “antisémitisme importé” », insiste Betty Dan, qui précise : « La décision de plus en plus fréquente de quitter le pays pour Israël n’est aucunement liée à l’appel électoraliste du Premier ministre de l’Etat d’Israël. Cela fait des années que l’alya connaît une augmentation et l’affaire Nemmouche, puis les récents événements de Paris, suivis de ceux de Verviers ont rendu l’urgence de certains plus aiguë. Pour ceux qui sont inquiets de l’avenir de leurs enfants et petits-enfants, Israël est sans aucun doute la meilleure option disponible. Ces Juifs auront certes plus de difficultés à s’adapter, parce que la vie est plus dure en Israël, mais ils considèrent qu’ils y vivront plus en sécurité qu’en Belgique. Pour ceux qui, parmi nous, sont enfants de rescapés de la Shoah et qui ont fait toute leur vie en Belgique, je considère qu’il s’agit là d’un grand gâchis pour la Belgique, comme pour nous, Juifs de Belgique. Si le désir d’alya pour des motifs idéologiques ou religieux a toujours existé et est parfaitement respectable, nous n’aurions jamais pensé qu’en 2015, des familles entières envisageraient d’être “forcées” de quitter un pays où elles ont toutes leurs racines pour les mêmes raisons que celles de leurs grands-parents et arrière-grands-parents ».  

Journaliste israélien, Shlomo Papirblat a été pendant trois ans (au début des années 90) le correspondant de Yediot Aharonot à Paris. Il est depuis septembre le correspondant de Haaretz à Bruxelles. « Je n’arrive pas à comprendre vraiment cette peur existentielle de l’antisémitisme », confie-t-il. « Si l’on prend la réalité statistique, il y a des peurs bien plus grandes en Israël : ce sont les guerres, les vagues d’attentats terroristes, la bombe atomique iranienne… Que sont à côté de ça des agressions antisémites ? » Shlomo Papirblat revient sur les raisons qui peuvent motiver l’alya. « Nous ne sommes ni dans l’après-Shoah, ni au temps des pogroms, les Juifs ne fuient plus pour sauver leur vie ! », rappelle-t-il. « L’alya doit être basée sur l’envie de faire partie d’une société très particulière, dans laquelle la vie n’est pas facile et comporte de nombreux défis, une société dont la culture quotidienne est très familiale et israélo-juive. Il est évident que les Juifs religieux pourront pratiquer plus facilement leur judaïsme en Israël ». Selon le journaliste, « le Salon de l’alya peut effectivement apporter aux intéressés les réponses nécessaires à leurs questions, mais savoir si cela les aidera ou pas ensuite dépend plutôt de la situation économique qu’ils emporteront avec eux. Une blague israélienne célèbre l’illustre parfaitement : “Comment peut-on faire son alya et devenir millionnaire ? En arrivant milliardaire !” »

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