Point d’appui originel de l’Europe actuelle, la Shoah est aujourd’hui le modèle mémoriel par excellence. Non sans raison, le génocide des Juifs est effectivement sans équivalent par l’ampleur du drame et des complicités qu’il engagea. Sans l’appui, ici, de la police anversoise, là, de l’administration communale liégeoise, les 16 agents de la SIPO-SD n’auraient pu mener à bien leur tâche exterminatrice.
C’est précisément pour occulter les diverses responsabilités nationales et nationalistes que la Shoah a été gommée, occultée, minorée pendant près de soixante ans. Il faudra attendre 2013 pour que le Sénat reconnaisse enfin les complicités de l’Etat belge. En quelques années, on est passé de l’amnésie à une situation de quasi-hypermnésie.Non sans effets pervers. Dans une large mesure, la Shoah s’est retournée contre les Juifs, comme le démontrent jour après jour les ravages de l’antisionisme radical. Pourquoi ? Tout simplement, nous explique Georges Bensoussan, parce que cette hypermnésie n’a fait qu’accroitre la sourde culpabilité des Européens envers les Juifs ; d’où la joie à peine honteuse de nombreux de nos concitoyens de criminaliser Israël, ses universités, ses institutions culturelles. Qu’Israël mène une politique détestable ne fait guère de doute, de là à « nazifier » l’Etat des Juifs, il n’y a qu’un pas qui interroge le rapport névrosé de l’Occident chrétien aux Juifs. Le scandale n’est pas tant qu’un obscur caricaturiste flamand (Descheemaeker) dépeigne Israël en Etat nazi ou qu’un poète dit national d’obédience PTB (Charles Ducal) convoque Auschwitz pour défendre la Palestine, mais qu’il ne se trouve aucun intellectuel ou journaliste pour s’en alarmer ou seulement en débattre. N’y aurait-il personne en Belgique à s’interroger sur la participation d’un enseignant à un concours antisémite ? Sans aucun doute, puisque non seulement la direction de son établissement scolaire n’y trouva rien à redire, mais s’honora même de son prix spécial.
Pourtant, malgré d’évidentes imperfections, Israël reste jusqu’à ce jour une formidable démocratie. Où trouver ailleurs une presse plus libre, des intellectuels plus critiques, un parlement plus clivé, une justice plus indépendante ? Dans quel autre Etat a-t-on été jusqu’à condamner à la prison ferme un ancien président et premier ministre ? Comment dès lors expliquer que cet Etat seul soit nazifié, tandis qu’à ses frontières des civils sont assassinés par centaines de milliers, notamment par des bombardements au chlore ? Comment expliquer que cet Etat seul soit l’objet d’une campagne de boycott académique et artistique, alors que ses universités accueillent, sans la moindre restriction, des étudiants et des enseignants de toutes confessions ?
La réalité n’a pas de prise sur l’obsession maladive d’Israël : à ce jour, en effet, près de 440 enseignants belges, francophones et (surtout) néerlandophones ont signé un appel au boycott académique d’Israël (BACBI). Que cette pétition soit issue de l’Université de Gand (la meilleure des universités belges, selon le classement Shanghai) nous éclaire sur les ressorts intérieurs, psychiques, réparateurs de l’antisionisme radical. Comme j’avais tenté de l’expliquer le mois dernier, pour tous ceux qui à gauche ne peuvent intellectuellement minimiser la Shoah, la critique radicale d’Israël est, sans doute, la manière la plus commode de faire passer un passé empoisonnant en termes identitaire comme familial. Comment comprendre autrement le zèle de tant de militants de gauche, liés par des liens familiaux à la Collaboration, à ne se préoccuper que d’Israël ? Ce mécanisme pervers, sans doute en partie inconscient, en dit long sur le tropisme palestinien de l’ultra-gauche allemande et, plus encore, ses dérives antisémites. L’antisionisme a souvent beau dos quand en 1976, lors du détournement de l’avion d’Air France vers l’Ouganda, deux des terroristes, issus des cellules révolutionnaires allemandes, s’ingénièrent à séparer les otages… juifs des non juifs. De son côté, Ulrike Meinhoff, la fondatrice de la RAF, n’hésita pas à soutenir le massacre des athlètes israéliens de Munich, après avoir traité Moshe Dayan d’« Himmler » d’Israël. Cette génération de l’ultra-gauche, marquée par le nazisme des pères, ne fut pas antisioniste par hasard. Elle en vint paradoxalement à haïr ces Juifs, sans lesquels leurs pères ne se seraient pas déshonorés. Pas de Juifs, pas de génocide juif, bref, pas de bourreaux ! Pour reprendre une célèbre expression : les antisémites en viennent à reprocher aux Juifs le mal qu’ils leur ont fait.
Nazifier Israël constitue bien l’un des meilleurs moyens pour conjurer un passé trop lourd à porter. Ce phénomène de transfert projectif n’est pas nouveau en soi. Comment oublier que l’antijudaïsme, terreau de l’antisémitisme, trouve sa source dans la mise à mort d’un Juif de Judée dans un cadre résolument colonial. Bien que la victime fut jugée en latin et exécutée selon un mode romain (crucifiement), cette exécution ne s’en retourna pas moins contre les Juifs qui en furent assez tôt accusés. Les Pères de l’Eglise choisirent tout simplement de retourner l’accusation de déicide contre les Juifs et non contre les Romains qu’ils se devaient de convertir à leur nouvelle foi. Aujourd’hui, plus que jamais, le mythe déicide joue à double titre contre Israël, puisque d’aucuns s’ingénient à faire du « Christ » un… Palestinien. Quand donc fera-t-on une croix sur l’antisémitisme ?
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