La Cité Miroir, à Liège, accueille une remarquable exposition documentant la politique artistique en Allemagne hitlérienne et l’initiative d’une poignée d’amateurs d’art moderne liégeois qui, en juin 1939 à Lucerne, se firent acquéreurs pour leur ville d’un précieux patrimoine culturel, « sauvé » de la barbarie nazie.
L’exposition « L’art dégénéré selon Hitler » réunit une trentaine d’œuvres, peintures et sculptures qualifiées de « dégénérées » par les nazis et vendues aux enchères à Lucerne en juin 1939. Les nazis voulaient éliminer du champ artistique les œuvres d’art moderne, taxées de dégénérées par les idéologues nazis, dont le « philosophe » Alfred Rosenberg. Une fois au pouvoir, Hitler impose sa vision étroitement classique des Beaux-Arts aux musées allemands dont les collections sont systématiquement « purgées » des œuvres associées à tous les grands courants de l’art moderne (impressionnisme, expressionnisme, cubisme…) ou participant d’un art « enjuivé » (école de Paris). Est jugée « dégénérée » toute œuvre d’art contraire au culte de la beauté, de l’équilibre, de l’harmonie, de la mesure et du « bon goût » propres à l’art ancien et au néo-classicisme vénérés par Hitler et ses comparses.
S’appropriant le discours réactionnaire et anti-moderniste, dont avant 1914, l’empereur Guillaume II était un porte-parole zélé, les « esthètes » nazis font confisquer des milliers d’œuvres d’art dans les musées publics du Reich. Cette mise à l’index de l’art moderne frappe aussi des expressionnistes allemands, membres ou sympathisants du parti nazi, tels Nolde et Heckel.
L’hostilité déclarée du Führer à l’art moderne triomphe de la résistance initiale du ministre de la Culture et de la Propagande Jozef Goebbels, admirateur de Van Gogh et de l’expressionnisme allemand. En juillet 1937, à la Maison de l’art allemand de Munich, la grande exposition itinérante de « L’art dégénéré » (Entartete Kunst) rassemble des centaines d’œuvres confisquées par les nazis. La sculpture « L’homme nouveau », du constructiviste juif Otto Freundlich, est reproduite en couverture du catalogue de l’exposition nazie. Les sculptures de Freundlich saisies dans les musées allemands sont détruites. Déporté de Drancy en mars 1943, l’artiste sera lui-même victime de l’antisémitisme nazi.
Liège à la vente de Lucerne
En juin 1939, l’Allemagne nazie organise une importante vente aux enchères « d’art dégénéré » à Lucerne. Cette vente de 125 peintures et sculptures, à la célèbre galerie Fischer, concerne les œuvres d’artistes modernes réputés : Gauguin, Chagall, Matisse, Picasso… L’Etat belge est présent à la vente de la galerie Fischer le 30 juin, ainsi qu’une délégation liégeoise qui acquiert pour le Musée des Beaux-Arts de Liège neuf peintures exceptionnelles : « La maison bleue » de Chagall, « Les masques et la mort » d’Ensor, « Monte-Carlo » de Kokoschka, un « Portrait de jeune fille » de Marie Laurencin, « Le déjeuner » de Jules Pascin, « La famille Soler » de Picasso, « Le sorcier d’Hiva-Oa » de Gauguin, « Le cavalier sur la plage » de Max Liebermann et « Les chevaux bleus » de Franz Marc… Précisons que la vente de Lucerne concerne uniquement des œuvres provenant de musées publics allemands et non des œuvres spoliées aux familles juives du Reich.Dans l’exposition présentée à La Cité Miroir, ingénieusement mise en scène par Christophe Gaeta, les œuvres d’art sont accompagnées d’un matériel documentaire contextualisant la vente de 1939, dont une série de portraits des protagonistes belges de cette vente « d’art dégénéré » immortalisés par Jacques Ochs, directeur de l’Académie et du Musée des Beaux-Arts de la ville, célèbre caricaturiste de l’hebdomadaire Pourquoi Pas ? et membre de la délégation liégeoise à Lucerne le 30 juin 1939.
Cette remarquable exposition d’art et d’histoire est installée à La Cité Miroir, nouveau lieu culturel polyvalent au centre de la Cité Ardente, fruit de la rénovation des anciens Bains et Thermes de la Sauvenière, édifice emblématique de l’architecture moderne liégeoise dans l’entre-deux-guerres. Co-organisatrice de l’exposition, l’asbl Les Territoires de la Mémoire y inaugurait récemment son exposition permanente « Plus jamais ça ! Parcours dans les camps nazis pour résister aujourd’hui ».