L’attentat du Musée juif a-t-il modifié l’image des Juifs de Belgique ?

Les faits. Ce 24 mai 2015, le Musée juif de Belgique commémorait le premier anniversaire de l’attentat terroriste qui l’a frappé, faisant quatre victimes. Cet événement, malheureusement suivi d’une série d’autres, la tuerie de l’Hyper Cacher et l’attentat à la synagogue de Copenhague, a-t-il changé le sentiment de la population à l’égard des Juifs dans leur ensemble, et en Belgique en particulier ? Spécialistes du terrain, analystes et observateurs répondent à notre question.

« 24 mai 2014 : quatre corps sans vie gisent à l’entrée du Musée juif de Belgique. Ils sont criblés de balles. Les images passent en boucles à la télévision… » Le secrétaire général du Musée juif de Belgique Norbert Cigé s’en souvient comme si c’était hier. « La vision qu’a le grand public du Juif s’en trouve radicalement transformé », affirme-t-il. « Le Juif n’est plus cet être fantasmagorique, fruit des clichés les plus éculés. Il est ce cadavre bien concret qui gît dans son sang, assassiné par un bel après-midi de mai. Et les questions que pose le public lors de mes visites guidées s’en trouvent visiblement modifiées. L’interrogation centrale devient : “Pourquoi, vous les Juifs, avez-vous toujours été persécutés ?” La réponse fuse, à chaque fois la même. Dans tous les pays de la Diaspora, les Juifs constituent une toute petite minorité. Les préceptes qui sont les leurs leur intiment de respecter les lois du pays. Ils le font, en laissant subtilement entendre qu’une éthique supérieure doit toujours être prise en compte. Le Juif, de tout temps, a été l’empêcheur de penser en rond. Ce qui a eu l’heur de déplaire aux dictateurs de tous bords, Hitler, ou Staline, par exemple ». 

Le bourgmestre de Bruxelles Yvan Mayeur était en première ligne le 24 mai dernier, jour de l’attentat. « Cette journée restera à jamais gravée dans ma mémoire », assure-t-il. « A titre individuel, je connaissais un peu l’une des victimes, Alexandre, que j’avais rencontré à plusieurs reprises. Mais au-delà de la communauté juive qui a été visée, on a touché la culture, un Musée et une ville, Bruxelles, ville-monde où cohabitent plus de 160 nationalités, il n’y a rien d’anodin ». Le Bourgmestre n’a toutefois pas le sentiment que cette tuerie a modifié l’image des Juifs de Belgique. « La situation est malheureusement la même », déplore-t-il. « Elle a juste renforcé au sein de la communauté juive un sentiment de crainte légitime, et chez les antiracistes, ceux qui luttent contre l’antisémitisme et la xénophobie, le devoir de plus que jamais maintenir le combat. Chez les autres, cet attentat n’a rien changé… ». Yvan Mayeur revient sur les attentats de Charlie. « Je regrette que l’esprit Charlie n’ait pas régné en Belgique après l’attentat du Musée et que les manifestations d’indignation et de révolte se soient limitées à la communauté juive et à Bruxelles. J’ai été très choqué qu’un journaliste belge, après les attentats de Paris, me demande : “Est-ce possible chez nous ?”. “Oui, c’est arrivé il y a six mois”, lui ai-je répondu. Des journalistes semblaient l’avoir oublié. Je suis interpellé par une mémoire aussi courte ». En plus de la minute de silence demandée aux élèves après les événements, la Ville de Bruxelles a également proposé une lecture philosophique. « Une manière de mobiliser les consciences », souligne Yvan Mayeur, « mais cela ne s’est fait qu’à Bruxelles-Villes, c’est regrettable ». Quant aux mesures de sécurité désormais mises en place dans l’entrée du Musée, « on n’a pas eu le choix », conclut-il. « Il faut bien sûr essayer de ne pas vivre dans la terreur, mais on ne peut nier les faits ». 

« Jusqu’il y a peu, les autorités belges ont largement nié la réalité de l’antisémitisme en Belgique », estime Joël Kotek, professeur d’histoire à l’ULB et spécialiste de l’antisémitisme. « Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’émane plus seulement de l’extrême droite (cf. Laurent Louis), mais aussi et surtout des jeunes issus de l’immigration, sans même parler d’une frange importante de l’ultra-gauche. Cette évidence apparaissait trop inaudible à nos élites médiatiques, universitaires et politiques. L’attentat de Bruxelles a tout changé. Après Fofana et Merah, Medhi Nemmouche a révélé aux yeux de tous la réalité de l’antisémitisme d’origine arabo-musulmane. C’est la raison pour laquelle nos institutions ont décidé de protéger nos institutions, mais pour combien de temps ? Reste à espérer que la justice s’intéressera enfin à poursuivre et à condamner les auteurs d’actes antisémites. Jusqu’ici l’impunité a été presque totale. Le Centre pour l’égalité des chances devrait enfin se mettre au boulot ».   

En 2014, le Centre pour l’égalité des chances a enregistré 130 signalements « antisémitisme/négationnisme ». « Le chiffre a fortement progressé par rapport à 2013 (85 signalements), particulièrement suite à l’opération militaire “Bordure protectrice” », relève le directeur du Centre Patrick Charlier. « Un phénomène identique s’était produit début 2009, suite aux opérations dans la bande de Gaza. Si Internet et les médias sociaux restent les premiers vecteurs d’expression antisémite et négationniste, le Centre constate aussi un phénomène nouveau : l’augmentation des cas de discriminations directes (un médecin refuse de se rendre chez une patiente juive, une cliente juive essuie un refus de service dans un magasin…). Il se montre également très inquiet de voir les passages à l’acte (menaces et agressions) se multiplier. L’attentat au Musée juif résonne à cet égard comme un signal d’alarme pour tous. Que l’actualité ait un impact sur les signalements enregistrés au Centre est certain, particulièrement en matière d’antisémitisme et d’islamophobie. Mais on peut également lire, dans ces signalements, toute une progression comportementale, depuis l’expression de préjugés jusqu’au passage à l’acte violent, en passant par les insultes et la discrimination. Briser cet enchaînement ne passera pas uniquement par l’adoption de mesures exceptionnelles suite à un événement aussi dramatique que celui de la tuerie au Musée juif, mais par une attention plus grande à la lutte quotidienne et structurelle contre les stéréotypes et les discriminations ». 

Pour la députée bruxelloise Viviane Teitelbaum, « l’attentat du Musée juif, mais sans doute plus largement, les assassinats antisémites de Toulouse, de Bruxelles, de Paris et Copenhague forment un nouveau tournant dans l’antisémitisme et a modifié l’image des Juifs européens et belges ». Sa conclusion repose sur trois éléments : « D’abord de nombreux démocrates et politiques ont sans doute pris conscience (à travers Charlie Hebdo) que ce ne sont pas que les Juifs qui sont visés, mais les valeurs démocratiques en tant que telles, dont la lutte contre l’antisémitisme fait ou devrait enfin faire réellement partie intégrante. Ensuite, avec ces drames, on a pu voir que l’antisémitisme tue toujours, ou à nouveau sur le sol européen. En Europe, aujourd’hui, mais aussi en Belgique, des Juifs sont assassinés pour la seule raison qu’ils sont juifs. Cela a été dénoncé par plusieurs gouvernements européens, parfois, pour la première fois de cette manière. Cela modifie aussi l’image qui est donnée de ces communautés. Mais paradoxalement dans les mois qui ont suivi ces crimes, la situation a continué à se détériorer, un peu partout, et chez nous. Enfin, aujourd’hui, des jeunes (et moins jeunes) envisagent de quitter la Belgique, car ils pensent ne plus avoir d’avenir comme Juifs/Juives dans ce pays où ils/elles sont né-e-s. Leurs parents ou grands-parents avaient déposé leurs valises et construit leur avenir dans ce pays où le malaise grandit. Mais là aussi un élément est nouveau : le Premier ministre, Charles Michel, a tenu des propos sans ambiguïté qu’on attendait depuis longtemps et inspirés des propos du Premier ministre français, à savoir : “La Belgique sans les Juifs, n’est pas la Belgique”. Cela a modifié l’image de la communauté, mais maintenant, il faut modifier la situation à tous les niveaux de pouvoir pour que les effets se fassent sentir, concrètement. Sinon modifier l’image ne sera qu’un leurre de plus », affirme Viviane Teitelbaum.

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