L’autre sortie d’Egypte

Pour nombre d’Africains aussi, Israël est devenu la « Terre promise ». Ils y affluent par dizaines de milliers. Un chemin dangereux toujours, mortel parfois. Et s’ils parviennent à entrer dans le pays, leur déception est à la mesure de leur espoir.

Comme toujours, la géographie fait l’histoire. Voyez une carte d’Afrique. Observez les pays de la « corne » : Ethiopie, Erythrée, Soudan… Où peuvent aller ceux qui  veulent les fuir ? En Europe ? C’est bien loin et au périple terrestre, s’ajoute la dangereuse traversée de la Méditerranée.

Mais il y a là, en haut à droite, ce minuscule pays occidental : Israël. C’est loin aussi mais, au moins, on peut y accéder à pied. Et c’est ainsi que l’Etat juif  est devenu la Terre promise… des Africains. Entre 2005 et 2011, ils ont été plus de 60.000 à tenter l’aventure.

Cependant, pour cela, ils doivent entrer -et surtout sortir- d’Egypte. En passant par un Sinaï bien plus dangereux qu’à l’époque biblique. Car, depuis la chute de Moubarak, l’armée est incapable de contrôler les pillards bédouins qui y sévissent.

Et les émigrants africains sont des proies faciles et juteuses. Déjà, ils ont payé de 500 à 5.000 euros des  « passeurs » qui les amènent jusqu’à la frontière avec Israël  Un  voyage long, pénible et dangereux.

Ils peuvent être victimes de soldats qui procèdent à des arrestations « musclées » suivies de lourdes peines de prison. Qui tirent aussi dans le tas plus qu’à leur tour. « De malheureux accidents »,selon l’armée.

Mais en général, ce sont les Bédouins qui viennent les dépouiller totalement. Les femmes sont quasi toutes violées. Certains sont enlevés, affamés et battus jusqu’à ce que leurs familles restées au pays payent une rançon pouvant aller jusqu’à 15.000 euros.

Pour cela, les pillards se sont associés à des mafieux israéliens qui disposent de plus de facilités pour se déplacer en Afrique. Si la famille ne paie pas, c’est la mort. Les ONG humanitaires estiment qu’entre 10 et 20% de ces migrants ont disparu dans le désert.

Quant aux autres, il leur reste à passer en Israël. Cela, c’est facile : seuls quelques barbelés symboliques délimitent les 240 km de frontière. Pour le moment. Israël a entamé la construction d’une barrière de sécurité ultra-moderne qui sera effective dès 2013.

En attendant, ils sont environ 2.000 par mois à la franchir. Et à se retrouver en terre hostile plutôt que promise. D’abord parce qu’Israël ne dispose pas d’un cadre juridique pour eux  (v. encadré). Qu’il n’a pas non plus les infrastructures pour les accueillir.

Racistes, les Israéliens ?

Et, surtout, il n’en a ni l’envie ni la volonté. Certains de ces Africains ont de la chance. Ils trouvent du travail dans les hôtels chics d’Eilat ou comme travailleurs agricoles dans des fermes du Néguev. Avec un salaire tournant autour de 3 euros. Par jour.

Mais la plupart des immigrés africains se retrouvent dans les quartiers pauvres des grandes villes, comme à Neve Shaanan, au sud de Tel-Aviv. Le jour, ils cherchent de petits boulots, mendient ou se livrent à de petits trafics.

Le soir, ils font la file devant des soupes populaires, dorment dans les parcs publics ou sur des paillasses crasseuses louées par des marchands de sommeil. Les habitants sont excédés par la saleté, la prostitution et se plaignent d’une hausse croissante de la criminalité.

Et une certaine presse épingle avec méthode quelques agressions violentes, Pourtant, un rapport présenté à la Knesset ce 15 mai 2012, par le chef de la police israélienne à la Knesset établit que la criminalité a chuté de dizaines de pourcents dans le pays.

Mais le sentiment d’insécurité est là. Et une bonne partie de la population rejette ces étrangers qui, en plus, ne sont même pas juifs. Racistes, les Israéliens ? Certainement. Mais ni plus ni moins que les habitants de tous les pays du monde confrontés à un afflux massif d’étrangers.

Que ce soit en Europe, en Asie ou en Afrique, partout une grande partie des autochtones craignent et rejettent « les autres ». Et souvent avec bien plus de violence que dans l’Etat juif.  Ce n’est ni une excuse ni une consolation, juste un fait.

Là où existe cependant une exception israélienne, c’est dans l’attitude de ses ultra-orthodoxes. La plupart des religions tendent à accorder aide et protection aux plus démunis, sans se soucier de leur origine ou de leurs croyances.

Mais les « harédi », surtout ceux du parti Shass, actuellement au pouvoir, semblent résolus à déshonorer la religion juive par une haine et un racisme virulents envers les étrangers. Leurs rabbins multiplient les appels à ne ni loger ni aider d’aucune façon les clandestins.

Et  leur chef, Eli Yishaï, par ailleurs ministre de l’Intérieur, a déclaré à plusieurs reprises que les migrants africains étaient engagés dans des actions criminelles, et propageaient « le sida  et d’autres maladies ».

Seule solution, selon lui : les mettre en prison ou dans des centres de détention. Et il ne semble pas qu’il y ait là de quoi l’expulser du gouvernement.  Il s’est trouvé cependant un autre dirigeant pour sauver l’honneur de la coalition actuelle.

Il s’agit du président de la Knesset, Reuven Rivlin, membre du Likoud, pour qui Israël a « l’obligation sacrée » d’aider les personnes déplacées au nom du fondement même de l’Etat hébreu, terre de refuge pour les Juifs. Mais il est bien le seul…

Gouvernement : place au « tout répressif »       

Le problème des dirigeants israéliens, c’est qu’ils se trouvent face à un vide juridique en matière d’asile. Certes, Israël est signataire de la convention de Genève relative au statut des personnes déplacées, mais il ne l’a jamais insérée dans ses propres lois.          

Il n’existe donc pas de règles précises ni pour accueillir ni pour expulser tous ces clandestins. Le gouvernement se base en partie sur  les critères définis par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), mais surtout sur ses propres considérations sécuritaires. Or, la majorité des clandestins viennent de pays comme le Soudan et l’Erythrée, pays techniquement en guerre avec Israël. Ce qui permet de ne pas les considérer comme des réfugiés, mais bien comme des «  agents ennemis infiltrés ».

Ils pourraient donc, en théorie, être emprisonnés d’office ou expulsés. Mais le gouvernement, pour des raisons d’image sans doute, n’ose pas souvent aller jusque-là. Il est donc obligé de les garder dans les frontières du pays.   

Mais en les traitant soit comme une « immigration de travail » soit comme des « demandeurs d’asile politique » auxquels il accorde des permis de séjour temporaire. Pas question de les considérer comme des « réfugiés », ce qui leur donnerait de nombreux droits sociaux.  

Le gouvernement a surtout entrepris de régler la question en recourant au « tout répressif ». En février de cette année, la Knesset a voté une loi « sur la prévention de l’infiltration». Celle-ci autorise le placement en détention de toute personne entrée illégalement dans le pays.      

Pas en passant devant un tribunal. Selon la procédure de « détention administrative », c’est-à-dire sans jugement. La sanction est d’une durée de  trois ans, renouvelables.  Les Israéliens qui leur viendraient en aide seront punis, eux, de cinq ans minimum.         

Quant à ceux qui les emploient, ils encourent une amende de 75.000 shekels (15.000 euros), voire la fermeture de leur entreprise.         

Les clandestins seront enfermés dans un « centre de détention » situé à Ketsiot, près de la frontière égyptienne (une ancienne prison pour Palestiniens). Ce centre pourrait, à terme, devenir un des plus vastes du monde.            

Il s’étendra sur une centaine d’hectares et est décrit comme une « institution « modèle » : chaque interné vivra dans une chambre de 4,5 mètres carrés. Des emplacements plus vastes sont prévus pour les nombreuses familles emprisonnées.        

Ketsiot accueillera dans un premier temps 3.000 personnes, chiffre qui passera ensuite à 8 puis à 11.000 personnes. Et davantage si nécessaire. Avec cela et la prochaine mise en place de la « barrière de sécurité » avec l’Egypte, la question devrait être réglée.           
Dans le strict  respect des règles démocratiques et humaines. Et en se souvenant chaque année que « nous avons été esclaves en Egypte ».

]]>