Le 22 mars et la dilution de la responsabilité

Tout événement, même le plus tragique, se trouve rapidement interprété par ceux dont l’idéologie se trouve prête à l’accueillir. Au lieu d’en éprouver la nouveauté et de tenter de comprendre en quoi il ébranle leurs catégories de pensée, ces acteurs et observateurs du monde tel qu’il va plaquent sur lui des catégories déjà « prémâchées ».

Ainsi en va-t-il des attentats terroristes du 22 mars 2016 à Bruxelles. Chacun, selon ses conceptions de départ, cherche à trouver les « responsables ». Cette recherche va bien au-delà des interrogations légitimes relatives aux failles de la sécurité, au cloisonnement des services de renseignement et à l’impéritie de certains dirigeants. Je voudrais parler ici de ceux qui, pris du « sanglot de l’homme blanc » –maladie jadis diagnostiquée par Pascal Bruckner–, considèrent que « nous », je veux dire l’Occident, sommes responsables d’une telle tragédie.

Toutes les enquêtes sérieuses effectuées au moins depuis le 11 Septembre 2001 montrent la diversification croissante des profils du djihadiste, ainsi que des motivations qui l’animent. De tels faits n’empêchent nullement certaines bonnes âmes de rejeter la responsabilité sur nous-mêmes, en présentant essentiellement deux arguments.

D’une part, notre société est inégalitaire, et les analyses les plus pointues indiquent que la situation ne va pas s’arranger rapidement. Nous en sommes, toutes proportions gardées, les bénéficiaires. En revanche, les soutiers de la société, victimes d’exploitation quand ils sont pauvres et de discriminations quand ils sont « différents » (ce sont souvent les mêmes), en payent le prix.

Par ailleurs, « nous », les Occidentaux, avons mené en Irak et en Libye des guerres qui ont déstabilisé ces régions fragiles. Certes, « nous » ne sommes pas intervenus pour soutenir l’opposition démocratique à Bachar el Assad au début du printemps syrien, mais cette abstention -même quand le tyran de Damas a utilisé des armes chimiques- a permis aux forces les plus obscurantistes de prendre le dessus. Résultat : un vide géopolitique comblé par l’Etat islamique.

Ceux que nous avons rejetés sont partis en Syrie, ils ont trouvé un espace politico-militaire que notre politique proche-orientale à courte vue leur a offert. Et ils nous sont revenus comme un boomerang.

Les terroristes utilisent d’ailleurs eux-mêmes ce raisonnement simpliste et partial : « nous » tuons des musulmans, et en réaction ils « nous » tuent. Mais ici le sophisme se révèle dans toute sa perversité : la coalition vise des objectifs militaires et cause certes des victimes civiles collatérales, alors que les djihadistes visent les civils en tant que tels : n’importe qui, le plus de corps déchiquetés, le maximum possible de désolation. Prenons garde à ce que ces barbares n’utilisent le beau mot de « justice », voire n’invoquent la légitime défense pour massacrer nos proches et nos enfants à l’arme de guerre.

Il y a dans le monde entier des pauvres, des humiliés et des offensés : une telle situation n’en fait pas des terroristes de masse. Pour arriver à ce sanglant résultat, il faut une idéologie mortifère, qui a pu séduire des individus d’origines et de statuts sociaux divers, basée sur un rejet radical de tout ce que nous considérons comme nos acquis, et qu’on a laissé se développer en abandonnant à leur sort les très nombreux musulmans pacifiques et démocrates. Mais ces responsabilités politiques n’ont rien de comparable à l’immense responsabilité morale et pénale des terroristes eux-mêmes.

Nous aurons tout le temps d’examiner les causes multiples des tragédies parisienne et bruxelloise. Mais les coupables des attentats sont ceux qui les ont commis, ceux qui ont patiemment fabriqué des bombes en y plaçant le maximum de clous pour mutiler les corps de la façon la plus efficace, ceux qui les ont dirigés, ceux qui les ont aidés et sponsorisés. Point à la ligne. Nous devons au moins cela aux victimes : d’abord reconnaître le crime contre l’Humanité, cet imprescriptible auquel nous rappelait Jankélévitch. 

]]>