Natan Ramet, président-fondateur depuis 1996 du Musée Juif de la Déportation et de la Résistance, juge ces commémorations essentielles :
« La Journée de la Mémoire a été instituée par l’ONU », rappelle-t-il,
« la libération d’Auschwitz symbolisant la libération de tous les camps. Il n’y a d’ailleurs pas de commémorations pour les autres camps. Nous avons l’habitude de déposer une gerbe de fleurs sur la façade du Musée, et on a vu une importante cérémonie se dérouler au Parlement européen. Je ne pense pas qu’on en parle trop, puisqu’il n’y a jamais eu autant d’écoles à me solliciter pour venir témoigner. Même en Flandre, on sent une réelle volonté de garder vivante la mémoire de la Shoah. La Caserne Dossin a d’ailleurs participé en collaboration avec d’autres acteurs de l’éducation à la mémoire au lancement du programme www.herinneringseducatie.be, initié par le ministre flamand de l’Enseignement Pascal Smet. Ce site internet fournit un aperçu de l’ensemble des journées d’étude, ateliers, activités, kits pédagogiques et initiatives en matière d’éducation à la mémoire pour aider les enseignants à aborder au mieux cette problématique ».
Professeur de français en 5e et 6e générale à l’Institut des Filles de Marie (Saint-Gilles), Annick Dabeye participe régulièrement avec ses élèves aux Journées écoles proposées au CCLJ, dans le cadre du programme « La haine, je dis non ! ». Le 8 février dernier, elle assistait à la journée ayant pour thème la Shoah, avec la projection du film Le Pianiste de Roman Polanski et le témoignage de Henri Elberg. « J’avais très peu entendu parler de cette “Journée de la Mémoire” », nous confie-t-elle, « et j’aurais plutôt tendance à penser qu’il s’agit d’une énième journée, comme il y en a déjà beaucoup d’autres. Avec mes classes, je traite chaque année le thème de la Shoah au cours de français. J’aborde ainsi le surréalisme en partant des traumatismes du 20e siècle. Je leur explique que ce sont des jeunes comme eux qui à l’époque ont décidé de rejeter la société bourgeoise qui avait permis d’accomplir de tels actes ».
Pour Sophie Rechtman, témoin dans les écoles et vice-présidente de l’Enfant caché, cette journée du 27 janvier est « extrêmement importante ». « Marquer le souvenir de la libération du camp d’Auschwitz permet de commémorer la libération de tous les camps. Avant, nous nous rendions avec l’Enfant caché, les résistants, les Fils et Filles de la déportation et Continuité au Mémorial aux Martyrs juifs à Anderlecht, mais il est aujourd’hui dans un tel état que ce serait une honte d’y inviter qui que ce soit. Nous avons rédigé un texte cette année paru dans les médias. C’est une date qui fait partie de notre mémoire : qui donc s’en rappellera si nous, les Juifs, ne le faisons pas ? Le 27 janvier devrait être rappelé dans toutes les institutions d’enseignement. Il est essentiel que ce jour ne tombe pas dans l’oubli. Le Peuple juif est le peuple de la mémoire, on n’oublie donc pas grand-chose, et heureusement… ».
Michel Hérode est chargé de mission au sein de la cellule Démocratie ou Barbarie (DOB) au Conseil de transmission de la mémoire (Communauté française). Le 27 janvier dernier, son organisation proposait en collaboration avec le Parlement francophone bruxellois une « Journée d’étude Maxime Steinberg », rendant hommage à l’historien récemment disparu. « Nous invitons les 800 établissements scolaires de la Communauté française à marquer le coup ce jour-là en organisant quelque chose. Nous leur fournissons des documents, des outils pédagogiques pour travailler la question, et nous proposons aux enseignants une journée de réflexion au Parlement. Il y a un aspect contradictoire à cette journée qui donne l’impression que cela nous dédouane d’en parler le reste du temps, alors qu’il s’agit bien sûr d’un investissement sur le long terme. DOB travaille sur cette thématique depuis 1994, mais l’officialisation d’une journée par les ministres européens de l’Education nous a donné une opportunité supplémentaire, cela facilite aussi la tâche des enseignants qui sont pour ainsi dire “couverts”. Maintenant, prendre Auschwitz pour symboliser la libération des camps peut paraître curieux dans la mesure où Auschwitz représente un million de victimes sur les six et où l’ordre chronologique n’est pas respecté. On peut aussi s’étonner que le 27 janvier ait fait l’objet d’une reconnaissance internationale, alors que la fin de la guerre tend à disparaître des agendas… ».
Directeur-adjoint des Territoires de la Mémoire, centre d’éducation à la résistance et à la citoyenneté (www.territoires-memoire.be), Philippe Marchal relève l’importance de la reconnaissance du 27 janvier : « Ce n’est pas du tout une énième date, ce serait plutôt pour nous à mettre sur le même pied que le 8 mai, dans un autre registre. C’est donc intéressant que le 27 janvier soit devenu une journée mondiale, parce que le judéocide est une thématique qui permet d’élargir la réflexion sur le fait que les idées haineuses peuvent aboutir à un massacre. La Shoah appartient à tout le monde, elle est unique, mais revêt un caractère universel pour avoir traumatisé la conscience de l’Humanité. Nous avons d’ailleurs choisi d’inaugurer notre exposition “Passeurs de Mémoire” il y a quelques années un 27 janvier. Cela pourrait aussi coïncider avec la sortie d’un livre. Au niveau de l’enseignement, il y a encore du travail à faire pour inciter les écoles à ouvrir la réflexion ce jour-là. Actuellement, ce sont surtout les journalistes qui s’y intéressent… ».
Historien, maître de conférences à l’ULB, Joël Kotek confirme : « Une date anniversaire permet de figer une mémoire, et ce, sans forcer personne puisqu’il s’agit juste d’une “invitation à”. Si on souhaite faire quelque chose et commémorer la libération des camps, cela donne l’opportunité de le faire. Maintenant, le fait que cette reconnaissance soit internationale oblige aussi les autorités belges à marquer une date pour cet événement, ce qu’elles n’auraient peut-être pas fait spontanément. Des mots pour soigner les maux, c’est efficace, et on sait que la Shoah est un bon antidote, sans être le seul, contre le racisme. Ces journées ont donc toute leur place. On peut bien sûr s’interroger sur le symbole d’Auschwitz qui a été choisi, mais je pense important d’avoir retenu une date européenne puisqu’on parle d’une tragédie européenne ».
Cette date est-elle significative ? Le président de l’Union des déportés juifs en Belgique – Filles et Fils de la déportation, Micha Eisenstorg, nuance : « Elle l’est en tout cas plus que la date du 8 mai choisie un temps par le gouvernement belge avant de se rallier finalement au 27 janvier. Mais n’oublions pas que pendant que les quelques milliers de malades abandonnés à Auschwitz retrouvaient la “liberté”, des dizaines de milliers de déportés subissaient les affres des marches de la mort. Les derniers camps à être libérés ne le seront que quelques jours avant la capitulation de l’Allemagne nazie le 8 mai 1945. Il y a évidemment matière à discussion quant à savoir quelle est la date la plus appropriée. Mais le 27 janvier a une portée significative en Belgique étant donné que plus de 90% des déportés juifs de Belgique avaient Auschwitz comme destination finale ». Chaque année, l’Union des déportés organise par ailleurs, entre Rosh Hashana et Yom Kippour, un pèlerinage devant la Caserne Dossin à Malines, pour commémorer le « Jour de la déportation et du souvenir ». Israël a aussi décrété un jour du souvenir appelé Yom Hashoah, qui a également pour but de rappeler le soulèvement du ghetto de Varsovie. A cette occasion, l’Union des déportés organise une cérémonie au Mémorial de la Déportation à Anderlecht, avec la participation des trois écoles juives de Bruxelles et d’écoles communales. « Y a-t-il vraiment pour la majorité des déportés une date plus importante qu’une autre ? », interroge Micha Eisenstorg. « Tous les jours et les nuits sont faits de pensées douloureuses dont ils ont du mal à se défaire ».
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