En raison de notre analyse critique des propos inappropriés qu’il a tenus devant une commission du Sénat chargée d’examiner le rapport du CEGES sur la participation des autorités belges dans la déportation des Juifs sous l’occupation nazie, le président de la Communauté israélite de Belgique, Philippe Markiewicz, reproche au Centre communautaire laïc juif – David Susskind (CCLJ) d’être antireligieux. Une accusation totalement dénuée de fondement.
« Je dois malheureusement constater que l’agressivité du CCLJ trouve peut-être sa source dans sa non-acceptation de la place du religieux dans la communauté juive, comme si elle était définitivement dérangeante. Il est aussi malheureux que déplorable qu’il le manifeste dans un dossier aussi sacré que celui de la Shoah », déclare Philippe Markiewicz dans un entretien accordé à la Libre Belgique le 17 janvier 2013.
Nous nous devons de dénoncer de tels propos, même s’ils ne présentent aucun lien avec le débat actuel. La problématique de la responsabilité des autorités belges dans la persécution et la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale se rapporte exclusivement à la mémoire et à l’Histoire. Aucune considération liée au clivage entre Juifs laïques et religieux ne doit se greffer sur cette tragédie ayant meurtri tous les Juifs, quelles que soient leurs convictions religieuses ou philosophiques.
Ces propos sont également diffamants, car le CCLJ n’a jamais envisagé son action dans une perspective antireligieuse. Depuis sa création en 1959, les dirigeants du CCLJ ont toujours veillé à rappeler la diversité avec laquelle l’identité juive peut se concevoir et se vivre.
Le CCLJ ne conteste pas aux religieux leur place au sein du peuple juif. Ses membres n’ignorent pas que la tradition rabbinique fut déterminante dans la survie du peuple juif à travers les siècles.
Nous tenons à rappeler à cet égard que de nombreux rabbins, qu’ils soient orthodoxes ou libéraux, ont été invités à la tribune du CCLJ.
Nous avons encore le souvenir de conférences passionnantes auxquelles ont participé notamment le Grand Rabbin de France René-Samuel Sirat ou le rabbin Josy Eisenberg. Ils ont à chaque fois pu s’exprimer librement devant une salle comble.
Si le CCLJ n’acceptait pas la place des religieux dans la communauté juive, comment expliquer alors qu’il ait attribué le titre de Mensch de l’année 2011 au rabbin David Meyer, ancien rabbin de la synagogue libérale de Bruxelles ? A de nombreuses reprises, le rabbin Meyer vient présenter au CCLJ ses travaux en matière de pensée talmudique. L’accueil que lui réservent le public et les membres du CCLJ est respectueux et chaleureux. Nous sommes par ailleurs très fiers que le rabbin Meyer ait été honoré du titre que nous lui avons attribué.
Depuis quelques mois, Rivon Krygier, rabbin de la communauté Adath Shalom de Paris, vient au CCLJ donner un cycle de conférences. Il est intéressant de rappeler que ce cycle est organisé en collaboration avec la Maison de la culture juive de Bruxelles.
Philippe Markiewicz a cependant raison quand il déclare que la Shoah est un dossier sacré. C’est la raison pour laquelle nous avons, Joël Kotek et moi-même, réagi en dénonçant la formulation douteuse (la responsabilité de certaines autorités) que la Commission des affaires institutionnelles du Sénat a adoptée pour qualifier la participation des autorités belges dans la déportation des Juifs.
Dans l’article intitulé « Le Sénat minimise la responsabilité des autorités belges », nous regrettions vivement que Philippe Markiewicz ait dans son intervention lourdement insisté sur le fait que des Justes avaient sauvé des Juifs, alors que l’objet de l’audition se rapportait explicitement et précisément au rapport du CEGES sur les autorités belges et la persécution des Juifs en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale.
Personne ne conteste le rôle crucial des Justes belges dans le sauvetage d’un nombre considérable de Juifs, mais il est essentiel de rappeler que ces individus ont agi au péril de leur vie sans le moindre concours des autorités belges de l’époque.
Non content d’évoquer la responsabilité de « nombreuses autorités belges dans le processus de persécution des Juifs », Philippe Markiewicz en est venu à diminuer la portée du discours historique du Premier ministre Elio Di Rupo prononcé à Malines en septembre 2012, en abordant également des problèmes de société actuels devant les sénateurs réunis en commission. A nouveau, cette question ne présente aucun lien avec le problème que le Sénat doit traiter, à savoir la responsabilité des autorités belges dans la déportation des Juifs de Belgique.
Même si 93% des Juifs n’avaient pas la nationalité belge en 1940, le principe constitutionnel selon lequel les autorités du royaume devaient accorder leur protection aux personnes et aux biens s’appliquait aussi aux étrangers se trouvant sur le territoire belge. On aurait pu s’attendre à ce qu’un responsable communautaire, aussi attaché à la démocratie et la citoyenneté que Philippe Markiewicz, rappelle aux élus de la nation qu’en exécutant ces ordonnances antijuives, les autorités belges avaient sciemment violé la Constitution, ainsi que la Convention de La Haye qui, toutes deux, interdisent la discrimination raciale.
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