Le Cercle Solvay et son « humour »

Le Caducée, la revue du Cercle Solvay de l’ULB, a suscité la controverse dans l’opinion publique, après avoir publié dans son numéro de mars 2011 un article véhiculant des préjugés et des mythes antisémites. Une affaire simple en apparence, mais complexe quand on envisage la réaction la plus appropriée.

Pour les plus érudits, le Caducée est un des attributs d’Hermès. Le Dieu du commerce, des voyageurs et des voleurs dans la mythologie grecque tient dans sa main ce bâton surmonté d’ailes autour duquel s’enroulent deux serpents. Pour les jeunes cadres dynamiques bruxellois, LeCaducéeest le nom du journal du cercle de l’Ecole de commerce Solvay de l’Université libre de Bruxelles (ULB), rebaptisée aujourd’hui Solvay Brussels School Economics & Management. Avec la publication de l’article « Quelle religion choisir », en mars dernier, le grand public a découvert le « second degré » propre au Caducée. Malheureusement, la pochade s’est transformée en brûlot douteux lorsqu’il fut question de judaïsme : « Votre jeunesse a été bercée par les aventures de Minus et Cortex et vous voulez rejoindre un mouvement international dont le dessein secret est de dominer le monde ? Vous vous êtes inscrits à Solvay, car la simple évocation de l’Or fait battre votre cœur au rythme des pièces sonnantes et trébuchantes que vous cachez dans la sacoche portée autour du cou ? Vous trouvez votre penne has-been et voulez opter pour un couvre-chef beaucoup plus compact j’ai nommé la Kippa ? Ne cherchez plus, direction les fours polonais, la synagogue du quartier où le rabbin vous expliquera les démarches nécessaires ! Tout comme pour les musulmans d’ailleurs, attendez-vous à ce qu’il cherche à soustraire une partie de votre bijou familial ».

L’association des Juifs à l’argent, la domination du monde et les fours crématoires sont autant de références qui donnent à ce paragraphe une perspective troublante ne portant en rien sur les travers ou les dogmes du judaïsme. « L’auteur de ce papier n’est peut-être pas antisémite, mais la rhétorique qu’il utilise l’est bien », explique Joël Kotek, professeur d’histoire à l’ULB. « Le mécanisme est toujours le même : le judaïsme ne subit  aucune moquerie, et on ne s’attaque jamais aux Juifs pour ce qu’ils sont. On s’en prend à chaque fois aux mythes véhiculés sur les Juifs. Ce que j’appelle les “antisémythes”. Et malheureusement, ils ont la vie longue », ajoute-t-il.

Risque de banalisation

Il ne faut pas être un spécialiste de l’antisémitisme pour éprouver un malaise face à un tel article. Réagissant au véritable tollé provoqué par sa parution, le président du Cercle Solvay a diffusé un communiqué d’excuses où il reconnaît que « le paragraphe traitant du judaïsme n’a pas fait la différence entre religion, caricatures stéréotypées attribuées aux Juifs et poids de l’histoire ». Cette malheureuse affaire aurait pu connaître son épilogue avec ce communiqué si le paragraphe litigieux avait été supprimé -et non pas seulement la référence aux fours crématoires-, et si le président du cercle n’avait pas ponctué ses excuses en rappelant que cet article doit être replacé dans le contexte de l’humour, du second degré et de la dérision. « Ce n’est pas de l’humour », s’emporte Claude Javeau, professeur émérite de sociologie de l’ULB et diplômé de l’Ecole de commerce Solvay. « La meilleure définition de l’humour que je connaisse est celle de Louis Scutenaire : “L’humour est la meilleure façon de se tirer de l’embarras sans se tirer d’affaire”. Où est l’embarras dans cet article ? Nulle part. Ce n’est pas de l’humour, c’est de l’insulte ».

Les responsables du Caducéen’apparaissent pas comme des adeptes de Dieudonné. Ils reconnaissent avec embarras avoir commis une erreur. En revanche, on éprouve les pires difficultés à admettre que des étudiants de 2e et 3e année de la faculté la plus élitiste de l’ULB n’ont pas saisi la portée antisémite de cet article. Comment peuvent-ils par ailleurs invoquer le libre examen pour justifier un tel forfait ? « L’article du Caducée illustre parfaitement ce que n’est pas le libre examen », réagit Emmanuelle Danblon, chargée de cours en linguistique à l’ULB. « On est face à l’extrême naïveté d’un jeune homme incapable de dissocier la critique utile des religions de l’insulte antisémite. Ne pas faire cette distinction élémentaire dans une université qui se réclame du libre examen est préoccupant ».

En dépit de la condamnation sans équivoque du doyen de Solvay, Bruno van Pottelsberghe, une question brûle encore toutes les lèvres : comment les autorités universitaires doivent-elles réagir ? Pour les uns, la réaction du doyen est trop molle, car elle n’envisage aucune sanction. « Même si les articles du Caducée n’engagent pas formellement l’université, c’est au nom de l’ULB que ce magazine est publié. Des dérapages pareils méritent donc une sanction », affirme Claude Javeau. « On a toujours peur de sanctionner les étudiants. Mais ce ne sont pas des enfants. Ils vont devenir les CEO de grandes entreprises. Qu’ils supportent les conséquences des conneries qu’ils écrivent. S’il n’y a pas de sanction, cela risque d’être banalisé. D’autres étudiants mal intentionnés risquent de recommencer en invoquant le précédent Solvay : “Si c’est Solvay, alors on peut le faire”. Non, ils ne peuvent pas. Ils doivent apprendre qu’ils sont soumis à des lois comme celle condamnant le racisme et l’antisémitisme ».

Les mots et les images tuent

Pour d’autres professeurs, cette situationest cornélienne, dans la mesure où, précisément, il n’y a pas de bonne décision à prendre. Si l’on sanctionne l’auteur de cet article et les responsables du Caducée, on risque d’en faire des martyrs et de tomber dans le cliché des Juifs paranoïaques, susceptibles et sans humour. Si en revanche, on ne fait rien, on banalise ce dérapage antisémite.

« Il faut prendre une sanction qui ne soit pas maximale. L’objectif étant de marquer le coup », estime Joël Kotek. « On ne peut pas laisser passer cet incident, mais on ne doit pas en faire l’affaire du siècle. La pédagogie doit l’emporter, mais hélas, la répression fait partie de cette pédagogie. Toute chose bien gardée évidemment, les autorités universitaires doivent faire prendre conscience aux étudiants que cet incident est grave et ne peut se réduire à une mauvaise blague d’étudiants. Des travaux d’intérêt général et des cours sur l’antisémitisme et le racisme peuvent être de bonnes solutions. Ils doivent comprendre que les mots et les images tuent ».

Cette affaire simple en apparence est plus complexe qu’on ne le pense, parce qu’elle pose la question de la transmission des valeurs dans l’Université du libre examen. « Ce principe est une méthode de la connaissance », rappelle Guy Haarscher, professeur de philosophie à l’ULB. « Or, c’est l’ignorance la plus crasse qu’ils affichent. Quand on prétend diriger le journal d’un cercle de l’ULB, avec toute l’impertinence qui le caractérise, on n’a pas droit à l’ignorance. J’en suis conscient et
les Juifs le sont aussi. Cela ne suffit pas. J’ai des collègues qui ne comprennent pas notre malaise. Et cette incompréhension est inquiétante
 ».

Une pente savonneuse

Simon Epstein, professeur d’histoire et ancien chercheur au Centre de recherche international Vidal Sassoon sur l’antisémitisme, de l’Université hébraïque de Jérusalem, se montre très sceptique à l’égard de mesures répressives dans ce type d’affaires.

Quel regard portez-vous sur l’article du Caducée ? Ce texte est antisémite, mais il est inattaquable en justice. Si l’auteur est poursuivi, il répondra que c’est de l’humour au second degré, et que le but recherché est de montrer à quel point l’antisémitisme est grotesque. C’est d’ailleurs ce qu’il fait dans le communiqué d’excuses. On trouvera même parmi les membres du Cercle Solvay un Juif assez tordu pour dire que tout cela n’est pas antisémite.

Avez-vous déjà été confronté à une situation de ce type ? Oui, et en Israël ! Les autorités de l’Université hébraïque de Jérusalem m’avaient sollicité pour émettre un avis sur un étudiant arabe ayant diffusé des écrits antisémites sur Facebook. C’était explicite : l’étudiant écrivait sans rire : « vive Hitler ». Il n’a d’ailleurs jamais prétendu que c’était de l’humour. Ils ont donc décidé de le renvoyer. Dans l’affaire du Caducée, la situation est plus compliquée. Les personnes honnêtes et clairvoyantes comprennent que ce texte est antisémite, mais elles ne pourront pas l’établir clairement. Il est très difficile d’argumenter et d’apporter une expertise, car on se heurte à la dimension humoristique qu’invoquent les auteurs de ce texte. On est sur une pente savonneuse à cause du soi-disant humour.

Faut-il donc exclure toute action judiciaire contre l’auteur de ce texte ? Evidemment. Non seulement on risque de perdre un procès, mais on passe pour de sinistres individus qui n’ont pas d’humour. Un bon avocat peut facilement ridiculiser les demandeurs. L’expérience que les Juifs ont depuis 40 ans nous montre que ces procès ne sont payants que lorsque la parole antisémite est explicite et au premier degré.

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