Le conspirationnisme est-il un humanisme ?

Jusqu’où peut-on oublier ses principes pour défendre une cause ? C’est la question que devraient se poser ces militants de la gauche antiraciste qui, pour défendre les Palestiniens, s’allient à l’extrême droite dans ce qu’elle a de pire.

Dans sa biographie Né Juif *, Marcel Liebman** écrivait à propos des alliés des Palestiniens dont il était un des principaux défenseurs en Belgique : « Nous sommes dans un bateau avec d’étranges passagers ». Depuis, cela a plutôt empiré.  

Exemple aussi récent qu’emblématique, l’affaire Vittorio Arrigoni : ce militant italien s’était installé dans la Bande de Gaza en 2008 et avait été un des seuls Occidentaux à y tenir un blog durant l’Opération « Plomb durci » (déc. 2009- jan. 2010).  

Cet engagement en faveur du Hamas n’a pas suffit à le protéger : il a été kidnappé, puis assassiné en avril 2011. Un groupe djihadiste de Gaza, « Tawhid wal-Jihad » (« Monothéisme et Djihad »), lié à Al-Qaïda, avait alors revendiqué le crime.

Difficile à admettre pour nombre de site pro-palestiniens, y compris de gauche et notamment en France. Plutôt que d’admettre la cruauté imbécile de quelques tarés, ils ont préféré déceler dans ce crime la toute puissante main du Mossad israélien.

Notamment en reprenant les déclarations d’un « expert », un autre militant italien nommé Filippo Fortunato Pilato : « La mort de Vit­torio est l’œuvre des ser­vices israé­liens infiltrés dans l’inexistant « réseau fantôme » d’Al-Qaïda  (…) Sachons-le, quand est écrit Al-Qaïda, il faut lire CIA et pro­noncer Mossad ».

Cela sans savoir -ou sans se soucier- que Pilato avait d’abord publié ce texte sur un site conspirationniste à côté de ceux de négationnistes avérés (Rassinier, Thion, Garaudy). Ni que Pilato soit membre du parti néo-fasciste Forza Nuova.

Ni qu’il écrive aussi avec régularité des textes glorifiant le régime de Bachar Al Assad sur des sites proposant « de vraies nouvelles sur la Syrie, et non de la propagande occidentale sioniste ».

Des délires assez courants dans le monde arabe en général et au Hamas en particulier, où l’on apprécie les théories du complot comme explications du monde. A leurs yeux, CIA et Mossad sont responsables de tout, de son contraire et du reste.

Ainsi, ce sont les services secrets israéliens qui ont, entre autres forfaits, assassiné Yasser Arafat en 2004. Et  commandité les attentats de Mumbaï (ex-Bombay) de 2008 : 180 morts dont aux moins six Juifs.

De même, selon un des porte-paroles du Hamas, « on ne saurait exclure » que l’assassinat au couteau d’une famille (les parents, deux enfants et un bébé) de la colonie d’Itamar en Cisjordanie (mars 2011) soit l’œuvre des colons eux-mêmes…

« Répandre le chaos et l’anarchie » 

Toutes déclarations reprises sans restrictions ou nuances par nombre de sites pro-palestiniens. Lesquels sont beaucoup moins diserts sur un récent jugement (17/9/2012) du Tribunal militaire de Gaza portant précisément sur l’assassinat d’Aragoni.

Sans évoquer le moins du monde les tout puissants services israéliens, ce tribunal a décrit « Tawhid wal-Jihad » comme « un groupe de hors-la-loi dépravés dont l’objectif était de répandre le chaos et l’anarchie dans la Bande de Gaza ».

Et précisant qu’il s’agissait « d’une tentative désespérée de déstabiliser la situation sécuritaire ». Dit autrement, Aragoni a été victime des luttes de pouvoir entre le Hamas et les « ultra-intégristes » palestiniens.

Verdict : outre les deux djihadistes tués en résistant à leur arrestation, deux autres ont été condamnés à la prison à perpétuité, un autre à dix ans et le dernier, en fuite, à 12 mois par contumace.

Comme on n’est pas de leur côté, on n’a pas qualité à donner des conseils à tous ces sites. Ce qui n’empêche pas de s’étonner de voir des tenants de la gauche antiraciste cohabiter avec la pire racaille de l’extrême droite.  

Outre que cela n’ajoute guère à leur crédibilité, ils devraient avoir conscience que de telles alliances déshonorent ceux qu’ils défendent. Mais ce n’est, hélas, ni la première ni la dernière fois que des militants, trop aveuglés par leurs combats, s’asseyent sur leurs principes.

* Né Juif : Une famille juive pendant la guerre, Ed Labor 1977

** Marcel Liebman (1929-1986) : professeur d’histoire et de sociologie à l’ULB, secrétaire général de l’Association Belgo-Palestinienne, homme de gauche engagé et rigoureux. Au-delà des divergences politiques, c’était aussi un ami.  

La plupart des informations de ce texte sont reprises d’un article de Meïr Waintrater (ancien directeur de L’Arche et membre du bureau  de JCall en France) paru sur le site « Conspiracy Watch » (http://www.conspiracywatch.info/La-deuxieme-mort-de-Vittorio-Arrigoni_a644.html).

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