On parle beaucoup aujourd’hui de créationnisme et de mise en cause des cours de biologie par des courants religieux radicaux. Une façon de se préparer à cet assaut consiste à tirer les leçons de la longue expérience des Etats-Unis en la matière. Les stratégies mises en place par les créationnistes américains ne manqueront pas d’être réutilisées chez nous. Ils s’appuient sur la théorie de l’inerrancy selon laquelle la Bible ne peut contenir d’erreurs, son contenu entier devant être considéré comme vrai. La sélection naturelle mettait à mal l’idée d’une fixité des espèces, toutes créées par Dieu, ainsi que le dogme d’une séparation radicale entre l’Homme, créé à l’image de Dieu, et les animaux. Et la brutalité du processus de sélection contredisait la Bonté divine.
Les créationnistes ont d’abord obtenu l’interdiction pure et simple de l’en-seignement de la biologie mécréante. Le fameux procès Scopes, du nom de cet enseignant qui avait bravé une loi du Tennessee en enseignant la bio-logie scientifique, est caractéristique de cette époque : il fut condamné en 1925, et de nombreux Etats adoptèrent des lois prohibant l’enseignement des doctrines « impies ». En 1957, le lancement du Spoutnik créa un traumatisme dans les sphères dirigeantes américaines, les Etats-Unis s’étant laissés distancer sur le plan scientifique et technologique par les Soviétiques. La biologie fut alors sérieusement enseignée, ce qui suscita des actions en justice.
La Cour suprême considéra en 1968 que l’interdiction de la biologie « darwinienne » à l’école publique constituait un soutien officiel de l’Etat à la religion, ce qu’interdit le Premier Amendement à la Constitution. Les créationnistes adoptèrent alors une deuxième stratégie : ils réclamèrent que la « science de la création » soit enseignée à côté du darwinisme. Dans un arrêt de 1987, la Cour suprême déclara qu’une telle position était également inconstitutionnelle, dans la mesure où le fait d’introduire de la religion dans un cours de science violait la séparation des Eglises et de l’Etat. Les créationnistes changèrent à nouveau de stratégie. Ils avaient déjà forgé l’expression « science de la création », mais la Cour avait bien compris qu’il s’agissait seulement d’un habillage de surface.
Les créationnistes utilisèrent alors la notion d’intelligent design, consistant en une théorie apparemment débarrassée de toute référence aux textes sacrés et offrant des arguments prétendument scientifiques, tendant à montrer que la complexité de la vie présuppose au moins une intelligence, un designer. Parallèlement, les créationnistes « déguisés » tentaient de montrer que la biologie darwinienne reposait sur peu de « faits » (des fossiles rares, etc.), et qu’elle était just a theory (un faisceau d’hypothèses très partiel-lement confirmées par l’expérience). On rapprochait d’un côté le créationnisme de la science en le transformant en intelligent design; de l’autre, on affaiblissait la scientificité du darwinisme. Deux « théories » se trouvaient prétendument en présence.
En 2004, dans la petite ville de Dover, en Pennsylvanie, le pouvoir organisateur d’un district scolaire voulut faire lire par les enseignants une déclaration préalable selon laquelle l’intelligent design constituait, par rapport au darwinisme enseigné, une autre « théorie » raisonnable (et conforme, elle, aux enseignements de la religion). Quelle modestie, par comparaison avec l’époque Scopes ! Cette mesure fut néanmoins contestée en justice, et le juge Jones fit défiler devant lui les plus grands scientifiques et les tenants de l’intelligent design. Ceux-ci se déconsidérèrent totalement : leurs arguments furent un à un réfutés. Le juge considéra donc la « déclaration » comme inconstitutionnelle. Cette décision ne vaut que pour une partie de la Pennsylvanie et nul ne sait ce que dirait aujourd’hui la Cour suprême.
Le bref rappel des stratégies créationnistes américaines montre qu’on peut démonter efficacement les discours de ceux qui vont tenter de nous « vendre » une conception politiquement correcte du dogmatisme religieux.