Le déclin du libre examen

Le 14 mars 2007, Caroline Fourest, journaliste à Charlie Hebdo, donne une conférence sur « le choc des préjugés » et l’intégrisme musulman. Des groupes d’étudiants bien décidés à en découdre tentent de l’empêcher de parler. Avec un courage dont je peux témoigner (je la présentais), elle arrive finalement à se faire écouter. On pourrait imaginer que cette avocate infatigable de la laïcité et du libre examen soit chahutée à ce point devant un auditoire religieux bigot, voire intégriste. Or, la conférence se tient à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), institution engagée dans le combat laïque, et plaçant le libre examen au principe de son enseignement. Le 15 février 2008, le prédicateur musulman Tariq Ramadan participe à l’ULB à un débat sur « l’islam et les Lumières », en compagnie notamment de Malek Chebel. Il est écouté dans le calme par un auditoire respectueux de son droit à l’expression, sinon toujours du contenu de son discours.
Pourquoi une laïque « pur sucre » se fait-elle agresser verbalement et traitée de raciste (d’islamophobe) dans le « temple » du libre examen, alors qu’un religieux musulman suscite dans le même lieu, de la part des mêmes groupes, l’assentiment, l’intérêt, voire la fascination ? L’argument est le suivant : si vous critiquez telle ou telle religion, c’est parce que vous n’aimez pas ceux qui la pratiquent; vous êtes dominé par une peur irrationnelle, une phobie : vous êtes islamophobe (ou christianophobe, judéophobe, etc.). Bref, le tour est joué : celui qui exerce son droit à la liberté d’expression de façon « exagérée » est… un raciste. Un tel argument est utilisé très fréquemment dans les débats actuels : il vise à déconsidérer l’adversaire, puisqu’à juste titre, nous considérons en Europe que le racisme ne constitue pas une opinion.
Une telle complaisance serait difficilement pensable à l’égard de l’intégrisme catholique européen ou du fondamentalisme protestant américain. En effet, ces derniers courants religieux sont clairement marqués à droite, tant sur le plan des moeurs (trait qu’ils partagent avec l’islamisme) que sur le plan socio-économique (alors que divers mouvements musulmans suscitent à gauche une certaine sympathie dans la mesure où ils sont censés représenter les damnés de la terre, « nos » pauvres, nos opprimés). Jadis, du temps de la Guerre froide, ceux qui osaient dénoncer comme telle la religion séculière communiste se trouvaient rejetés non seulement à droite, mais à son extrême : ils étaient qualifiés de fascistes, ce qui suffisait à délégitimer radicalement leurs critiques.
Je désignerai cette stratégie en utilisant une expression de René Girard : « l’empoisonnement de la source ». Elle consiste, si l’on ne veut pas tenir compte du contenu embarrassant d’une critique, à mettre en doute l’intégrité de celui qui l’énonce. C’est la source du discours qu’il s’agit d’« empoisonner » : si un individu peu recommandable défend une position, cette dernière ne doit même pas être réfutée sur le fond pour se trouver réduite à néant : « si c’est lui qui le dit, … ». Les communistes étaient passés maîtres dans cet art : si un « fasciste » développait quelque thèse que ce soit, elle ne pouvait être prise en considération, l’opprobre attaché à l’énonciateur se transférant quasi automatiquement au contenu de l’énoncé. Les bénéfices d’une telle attitude sont évidents : elle permet de contourner la critique en disqualifiant la personne.
Le libre examen me semble décliner fortement quand, même à l’Université Libre de Bruxelles, l’aveuglement à l’égard des idéologies répressives continue, et quand les mêmes stratégies d’empoisonnement de la source sont utilisées : le « fasciste » du temps de la Guerre froide est devenu le « raciste » ou l’« islamophobe » d’aujourd’hui. Dans les deux cas, ce qui est littéralement -n’ayons pas peur du mot- censuré, c’est la libre critique des religions et du despotisme. N’appliquez pas le libre examen à ce sujet tabou : vous serez vertement chahuté à l’ULB, et rapidement traité de raciste.

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