Le désarroi des Juifs de gauche

Depuis quelques années, Guy Konopnicki, journaliste (Mari-anne), essayiste et romancier français, s’est interrogé sur le malaise qu’éprouvent beau-coup de Juifs de gauche face à la réprobation d’Israël et du sionisme dans leurs propres rangs et la résurgence de l’antisémitisme en Europe. Ce n’est pas facile d’être un Juif de gauche aujourd’hui?
Tout à fait. On est coincé entre ses engagements en faveur du camp de la paix israélien auquel on s’identifie depuis plus de 25 ans et l’antisionisme qui gagne du terrain à gauche. La gauche européenne a toujours eu en son sein une composante antisioniste. Mais celle-ci a longtemps été absente ou marginale au sein de la social-démocratie qui a toujours entretenu des liens étroits avec la gauche israélienne et le mouvement sioniste. Pour un socialiste comme Léon Blum, le sionisme n’avait rien de péjoratif; il s’agissait de mouvement d’émancipation national juif. C’est dans le camp communiste et sous Staline que le sionisme est criminalisé. En revanche, l’antisionisme de l’extrême gauche actuelle est plus radical que celui des anciens partis communistes. Ces derniers étaient tenus par un certain réalisme lié à leur influence au sein de la société, comme en France, ou à la politique étrangère de l’URSS. C’est pourquoi, ils ne prônaient jamais la destruction d’Israël. Aujourd’hui, un mouvement comme la Ligue communiste révolutionnaire a toujours dans son programme la disparition d’Israël. Ce n’est pas un Etat légitime. Ils l’expriment avec euphémisme en exigeant la création d’un Etat binational, la Palestine laïque et démocratique, dont nous savons pertinemment que c’est une pure vue de l’esprit et une manière détournée de nier l’expression nationale juive.

Ne pensez-vous pas qu’une prise de conscience s’est opérée au sein des partis socialistes et qu’ils admettent, comme l’a fait le secrétaire général du PS français, François Hollande, lors d’un colloque en novembre 2003, que la gauche s’est montrée plutôt passive face à la résurgence de l’antisémitisme?
Les propos très clairs de François Hollande ont été tenus lors d’un colloque intitulé Antisémitisme : la gauche face à elle-même organisé par le Cercle Léon Blum. L’agression des jeunes de l’Hashomer à Paris, lors d’une manifestation contre l’intervention américaine en Irak, et la sanction du député européen socialiste François Zimeray pour avoir demandé une enquête sur l’utilisation des fonds européens par l’Autorité palestinienne sont à l’origine de la création de ce cercle politique par des élus socialistes d’origine juive. Le colloque auquel j’ai d’ailleurs participé a suscité un tel afflux d’inscriptions que nous avons dû chercher une salle plus vaste pouvant accueillir 800 personnes. Nous avons eu le bonheur d’entendre les ténors du PS nous parler du parti de Léon Blum, mais la création de ce cercle m’inquiète. C’est la première fois que des militants socialistes juifs se réunissent en tant que tels. De plus, le succès du colloque est le signe d’un profond malaise que les témoignages de nombreux militants juifs ont livré lors des débats. Enfin, ce colloque a également suscité de vives réactions en sens inverse à l’intérieur du parti. Tout n’est donc pas gagné.

Les propos du sociologue Edgar Morin, qui attribue l’antisémitisme à l’israélisme des Juifs de France et de certains intellectuels juifs, n’arrangent pas non plus les choses…
Cet intellectuel appartient à une génération profondément marquée par les guerres coloniales. Il cultive ce vieux fantasme qu’on retrouve dans les appels de la CAPJPO : nous sommes concernés par ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée. C’est à nouveau l’Algérie qui revient à la surface lorsqu’il s’agit d’évoquer le conflit israélo-palestinien. Pour Edgar Morin et ses amis, Sharon c’est Massu, les colons c’est l’OAS, et l’OLP c’est le FLN. Morin est malgré tout une personnalité plus complexe qui demeure un français israélite totalement étranger au sionisme et à la centralité d’Israël dans la culture juive contemporaine. Pourtant, lorsqu’il se prononce sur l’identité juive, il réintroduit cette centralité à l’envers : il n’a aucune expression politique ou intellectuelle sur le judaïsme ou la judéité qui soit autre chose que la critique d’Israël.

Conférence de Guy Konopnicki
Les Juifs et la gauche : Malentendus passagers ou fin d’une idylle?
Vendredi 23 avril à 21 h
Espace Yitzhak Rabin
Infos : 02/543.02.70

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