Einstein reste l’un des grands génies du 20e siècle, mais saviez-vous qu’il avait un fils atteint de folie ? Un destin aussi terrible que paradoxal, que Laurent Seksik décrit avec sensibilité et poésie dans un roman sublime.
Alors que vous avez déjà écrit une biographie d’Einstein, pourquoi restez-vous intrigué par cette figure ? Zweig (ndlr. auquel il a consacré le très beau roman Les derniers jours de Stefan Zweig) ou Einstein représentent des destins hors normes, or ces hommes d’exception ont les mêmes faiblesses que tout le monde. Ils sont, par ailleurs, plongés dans une époque unique qu’ils affrontent à leur façon. Ecrire sur eux permet de côtoyer l’intime, d’approcher leur génie tout en embrassant leur ère, leurs misères et leurs bonheurs quotidiens. S’ils nous parlent, c’est parce qu’ils touchent à la fois à des horizons lointains et à des rivages proches.
A travers les figures tragiques de ce roman, abordez-vous la folie d’un homme et des hommes ? Ce livre ne dresse pas un parallèle entre la folie et le génie. Il s’agit d’une histoire hors de l’ordinaire. A la différence du philosophe ou du journaliste, l’écrivain peut défricher une âme et un destin personnel sans chercher à l’expliquer. Celui d’Eduard Einstein est dramatique, puisqu’il passe presque toute sa vie en institution psychiatrique. Comme en témoignent les archives, les lettres et son journal, il garde une forme de lucidité et d’humanité qui m’ont touché au plus profond. C’est l’histoire terrible d’un fils qui part à l’asile et d’un père qui part en exil sans jamais revoir le premier. Le tout à une époque traversée par le nazisme et le maccartisme. Ce roman-ci renferme toutes mes obsessions d’écrivain : l’Histoire, la Shoah, la filiation, l’exil, la folie et la fascination des grands hommes.
Quel lien Einstein entretient-il avec son identité juive ? Elle est très complexe. Il se contredit tout le temps, tant elle ne cesse d’évoluer. Einstein est un être en perpétuel questionnement sur le judaïsme, son rapport à Dieu ou à Israël. Ce sont justement ces questions que je tente d’approcher. Voilà un homme qui possède une forme de foi forgée par lui-même. Tant le judaïsme assaisonné à sa sauce que son lien particulier à Israël sont le produit d’une réflexion et d’une culture qui n’apportent aucune réponse. Une telle intelligence ne peut pas se résumer à sa pensée ou à ses mots, mais à ses actes. Einstein mène depuis 1920 un combat pour la création d’Israël. Or il prédit déjà toutes les difficultés qui allaient advenir, y compris les travers de la société israélienne. Mais cela ne l’empêche pas de soutenir ce pays.
Comment « être accepté dans la communauté des hommes », est-ce aussi l’une des questions qui traverse ce livre ? Il est vrai que dans un monde d’intolérance, au sein d’une ère qui a tant de résonnance avec la nôtre, il reste les questions politiques et personnelles. Elles sont parmi les plus importantes et les plus difficiles à saisir. Ici, chaque personnage est pris dans une sorte d’étau. C’est parce qu’ils tentent de s’en sortir qu’ils parlent à chacun de nous. Ce voyage au cœur de trois vies (Einstein, son ex-femme Mileva et leur fils Eduard), deux continents et un demi-siècle d’histoire demeure mystérieux, mais le roman lève un coin de voile sur leur part d’ombre et d’humanité, à explorer tout en nuances.
Synopsis
Après nous avoir éblouis avec Les derniers jours de Stefan Zweig, Laurent Seksik se relance dans la destinée tragique d’une personnalité ayant réellement existé : Albert Einstein. L’originalité étant l’angle sous lequel il saisit l’humanité de cet homme dans toute sa complexité. Celle d’un être décodant les lois de l’univers, alors qu’il est incapable de comprendre son fils, Eduard. Souffrant de schizophrénie, celui-ci reste prisonnier de ses démons. Ce roman lui donne une voix et un visage, tout en restituant le désarroi de ses parents et les ravages d’une époque aliénante. Les frontières entre « la normalité » et le basculement ne sont-elles pas effrayantes ?
Laurent Seksik, Le cas Eduard Einstein, éditions Flammarion.
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