La situation au Moyen-Orient semble bouger. A tout le moins, c’est le sentiment que suggère la reprise d’une intense activité diplomatique dans le monde musulman. Toutefois, à l’heure actuelle, il est très difficile de porter une appréciation univoque, tant les événements qui nous parviennent sont contradictoires. L’impression générale qui prévaut indique que de nouvelles synergies sont en train de voir le jour, mais l’issue de ces ballets diplomatiques demeure encore incertaine.
Au moment où la Syrie envoie un signe d’apaisement clairement adressé à Washington, en acceptant de collaborer avec Téhéran et Bagdad en vue de contribuer à pacifier l’Irak -comme le préconisaient les recommandations du rapport rédigé par James Baker à l’attention de George W. Bush-, l’assassinat du ministre libanais Pierre Gemayel laisse pourtant entendre -si les soupçons visant ses commanditaires devaient se confirmer- qu’en dépit des apparences, Damas poursuit son jeu de dupes avec ses interlocuteurs occidentaux. Est-il besoin de rappeler que le sang du fils de l’ancien Président fut sauvagement versé alors que l’ONU annonçait la création du futur tribunal pénal international destiné à juger les meurtriers de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri? Les attentats politiques commandités par Damas ont beau être devenus une sinistre tradition que le pays du cèdre a dramatiquement expérimentée depuis plusieurs décennies, la population libanaise et la communauté internationale ne semblent heureusement pas s’accommoder aussi facilement que le régime alaouite l’avait prévu, de la disparition violente de ces deux figures majeures, devenues les symboles du refus de l’ingérence étrangère. La Syrie, pour des raisons historiques, ou l’Iran, pour des motifs d’influence -notamment religieuse mais surtout politique- sur la population chiite libanaise, ont largement oeuvré au démembrement de la souveraineté du Liban. Ces deux nations n’ont pas ménagé leurs efforts pour susciter de multiples allégeances séditieuses, souvent opposées, de différentes franges de la société libanaise, et cherché à s’appuyer sur ces adhésions factieuses dans le but de déstabiliser le pouvoir national légitime et de l’inféoder à leurs intérêts respectifs.
Une stratégie maintes fois éprouvée
Le peuple libanais est ainsi devenu l’otage de la politique d’animosité ouverte de ses voisins immédiats ou plus lointains à l’encontre de Jérusalem. A ce titre, le processus d’émancipation du Liban n’est pas seulement l’indice de la capacité des différents acteurs de la société libanaise à refaire l’unité du pays. Mais il traduit également, et peut-être avant tout, la propension des puissances régionales à s’engager, ou non, sur la voie de la pacification de leurs relations avec Israël. On a pu constater à de nombreuses reprises la très forte corrélation entre les poussées de fièvre hégémonique de l’axe syro-iranien et les offensives de ses organisations féales, menées conjointement contre Israël et la dynamique de la réconciliation nationale libanaise. Jérusalem a également tiré profit de ces rivalités intestines mais à la différence de ses contempteurs, l’Etat hébreu n’a jamais cherché à les utiliser pour menacer directement le territoire syrien. Il s’est contenté de manoeuvrer au mieux pour protéger sa population et assurer sa survie. Son attitude n’est certes pas exempte de toute critique, mais elle ne vise pas à s’approprier le destin du Liban, comme la Syrie ou la République islamique d’Iran. A la différence de ces dernières, Israël a tout intérêt au rétablissement de la souveraineté libanaise sur l’ensemble de son territoire, dans la mesure où elle seule offrirait les garanties de la sécurisation de la Haute Galilée.
Dans la configuration politique actuelle, l’unité du Liban n’a pas devant elle pour obstacle Ehoud Olmert, mais Bachar el-Assad et Mahmoud Ahmadinejad. Elle ne pourra pas être restaurée sans leur assentiment. Et l’on voit mal pour quelle obscure raison, les deux chefs d’Etat accepteraient de renoncer à leur pouvoir de nuisance sur l’issue du règlement de la question libanaise, et par-delà celle-ci, sur l’ensemble de la région. A moins que la surenchère actuelle ait été cyniquement imaginée par le pouvoir syrien pour centrer les pourparlers autour de sa réintégration au sein des nations «fréquentables» sur le Liban, qui constitue une base de négociation moins embarrassante que la démocratisation du régime ou l’arrêt de son soutien aux organisations terroristes. Cela ne serait pas étonnant. Le double langage a toujours été une option privilégiée par la stratégie baasiste. La Syrie ne pourra cependant pas cultiver très longtemps encore l’ambiguïté qui lui a réussi jusqu’à présent avec plus ou moins de bonheur. Les limites de son alliance avec l’Iran, dont tout la sépare, sont aisément perceptibles. Au-delà de la différence de la nature des régimes -nationalisme arabe pour l’une, théocratie post-khomeyniste pour l’autre-, Téhéran dispose d’immenses ressources naturelles, d’une situation géostratégique inestimable, d’un arsenal dissuasif considérable et d’une technologie de pointe, notamment dans le domaine du nucléaire, autant d’atouts majeurs avec lesquels le maître de Damas ne peut espérer rivaliser. Il lui faudra trancher. Il n’est pas à exclure qu’il décide de suivre l’exemple libyen et de rejoindre le camp des pays arabes «modérés». Moins par choix que par nécessité.
Les choses n’en sont pas encore là. Pour l’heure, s’il cède sur le Liban, le Président syrien sauvegarderait l’essentiel. Mais sa stratégie macabre aura une fois encore été monnayée par le sang du peuple libanais.