Disposant d’une très courte majorité, le nouveau gouvernement israélien est très homogène politiquement et entend bien s’attaquer aux symboles de la démocratie libérale pour réaffirmer l’ethnocentrisme juif. La tentative avortée de séparer les Israéliens des Palestiniens dans les bus en est la meilleure illustration.
C’est parti. La 20e Knesset a été élue et le 34e gouvernement présidé pour la quatrième fois consécutive par Benjamin Netanyahou est formé. Celui-ci exerce le pouvoir sans interruption autre que le calendrier électoral depuis 2009. Victorieux en mars 2015, après avoir raflé la mise devant Herzog, le Premier ministre a peiné pour transformer l’essai. Il est arrivé à former un gouvernement avec une voix de majorité (61) seulement. Les images à la Knesset ne trompaient guère : aucune émotion, aucune solennité. Netanyahou lui-même s’est contenté d’un discours de politique générale de quelques minutes à peine, suscitant l’hilarité des rangs de l’opposition lorsqu’il a déclaré que la paix sera une des orientations du gouvernement. Le leader du Parti travailliste Yitzhak Herzog a livré un discours musclé, incisif, pugnace, prouvant, mais un peu tard, qu’il peut riposter, défendre des convictions, montrer les dents. Il fleuretait, dit-on, avec l’idée d’un gouvernement d’union nationale. Le projet est remis à plus tard, sinon définitivement compromis. Et pas seulement à cause des rebelles du Parti travailliste qui ne supportent plus d’être les cache-sexe d’une politique de droite. Netanyahou est déterminé à imprimer sa marque. Non qu’il se préoccupe de sa postérité, c’est le présent qui l’occupe.
Ordre du jour idéologique
Le Premier ministre a fait de la communication sa priorité immédiate. Bien plus, semble-t-il, que l’Iran. Une des rasions qui ont incité Netanyahou à provoquer des élections anticipées était, on s’en souvient, le vote en première lecture de la loi visant le quotidien Israël Hayom, diffusé gratuitement par le bailleur de fonds de Netanyahou, le milliardaire Sheldon Adelson. Or, voici que moins d’une semaine après la formation du gouvernement, Netanyahou a décidé de cumuler son poste de Premier ministre avec celui des Affaires étrangères et celui de la… Communication ! Il a, coup sur coup, renvoyé le directeur général qui était un haut fonctionnaire respecté pour son professionnalisme, exigé de la chaîne commerciale 10, la plus combattive contre le gouvernement, de rembourser ses dettes, ce qui a eu pour effet immédiat de pousser un candidat acquéreur à renoncer au rachat de cette télévision. Netanyahou a déclaré la guerre au patron du Yediot Aharonot, le plus grand groupe de presse israélien, accusant celui-ci de ne pas respecter le suffrage universel sous prétexte qu’il pourfend sa politique à longueur de colonnes. Enfin, une nouvelle chaîne a été lancée il y a quelques mois pour diffuser des programmes touchant au patrimoine religieux au sens large du terme. Il s’avère que les programmes d’actualité excluent tout message qui s’écarte de la ligne officielle. Il va sans dire que sur le plan religieux, les rabbins libéraux ou conservative n’ont pas voix au chapitre, même comme invités sporadiques d’un panel. Ces signes montrent bien que loin d’être un opportuniste préoccupé par sa seule image ou par les frasques de son épouse, Netanyahou a un ordre du jour idéologique et qu’il entend bien le réaliser en dépit des contraintes parlementaires et des pressions externes, avec les ministres de sa coalition.
Le gouvernement qu’il a formé est bien plus homogène que les précédents. La jeune et nouvelle ministre de la Justice, Ayelet Shaked (lire notre portrait p.19), est décidée à réduire les prérogatives de la Cour suprême au nom de la séparation des pouvoirs et de la suprématie du Parlement en tant qu’il est le seul corps élu directement au suffrage universel. Derrière ces belles phrases et ces beaux principes, c’est encore et une fois de plus, le caractère libéral d’Israël -au sens politique du terme- qui est visé. La nouvelle ministre de la Culture, Miri Reguev, a déclaré qu’elle n’hésitera pas à censurer tout ce qui porterait atteinte à l’image de Tsahal. Mais qui en décidera ? Le nouveau ministre de l’Education, le chef de file des colons, Naftali Bennett, s’emploiera à renforcer la dimension juive dans le cursus scolaire.
Mais pourquoi ce qui devrait être accueilli avec chaleur inspire tant de réserve et de méfiance ? C’est qu’on a de bonnes raisons de penser que le judaïsme livré aux jeunes âmes consistera à n’en retenir que ce qui renforcera le particularisme, l’ethnocentrisme et l’exclusivisme identitaire. On pourrait allonger indéfiniment la liste, ce gouvernement a un projet politique et idéologique cohérent. Pas de demi-mesures, pas de concessions au credo démocratique et libéral. Il y a bien là deux cultures politiques qui s’affrontent. L’opinion pourra juger sur pièces. S’ils parviennent à leurs fins, le public qui les a élus les reconduira dans leurs responsabilités. S’ils échouent, il est possible alors qu’une partie de l’opinion prenne ses distances et s’inquiète de leurs dérives.
Kahlon le social
L’économie constitue la seconde préoccupation de Netanyahou. Le gouvernement est susceptible de faire preuve d’innovation dans ce domaine. La droite qui se ressoude autour de la question des territoires et du développement des implantations est divisée sur le plan économique. Si Netanyahou incarne le pôle ultra-libéral, il est entouré, sinon cerné, par des hommes politiques qui défendent le pôle social au sein de la coalition. C’est notamment l’ambition de Moshé Kahlon, un ancien membre éminent du Likoud. Contrairement à ses pairs, tels Gilad Erdan ou Gideon Saar qui ont été marginalisés par Netanyahou, Kahlon a préféré claquer la porte du Likoud et créer sa propre liste, Koulanou. Le score de ce nouveau parti a été honorable, puisqu’il a remporté 12 sièges. Il a fait campagne sur des thèmes sociaux, a réussi une jolie percée dans les villes de développement et a déclaré vouloir lutter contre la vie chère, la hausse des prix du logement, la concentration des richesses économiques entre quelques monopoles, et en premier lieu, les banques. C’est lui qui a récupéré le flambeau de la protestation sociale de l’été 2011 qui avait été confié à Yaïr Lapid. Alors que ce dernier admettait son incompétence, Kahlon a réclamé et obtenu les Finances, le Logement et l’Environnement, afin que ce dernier ministère n’entrave pas la politique qu’il entend mener. Obstiné, il a exigé que la direction de la Planification urbaine, qui était intégrée au ministère de l’Intérieur, soit placée sous sa coupe. Si l’on n’attend rien de ce gouvernement sur le dossier palestinien, il pourrait faire la surprise sur le dossier économique. Après tout, la plupart des électeurs de cette coalition disposent d’un revenu inférieur au salaire moyen. Ce ne serait que justice que leurs doléances soient entendues.
Netanyahou ne briguera plus de nouveau mandat, mais il sera dans la course pour briguer sa succession. Si Netanyahou persiste, il n’est pas exclu qu’une révolution des Jeunes-Turcs exigera et obtiendra son départ. Un sans-faute de Moshé Kakhlon, un impact de sa politique sur le bilan économique et social du pays le placera en bonne position pour retourner au bercail et réclamer la première place. Il est trop tôt pour le dire. Le gouvernement est sur les rails. Même si sa longévité risque d’être inférieure aux quatre ans et demi dont il dispose, Netanyahou est plus que jamais déterminé à régner.