On estime à 800.000 le nombre de personnes ayant assisté aux obsèques du rabbin Ovadia Yossef. Cette affluence massive en dit long sur la popularité de cette autorité spirituelle de l’orthodoxie séfarade qui a également marqué la vie politique israélienne, pour le meilleur et pour le pire, depuis la création du Shass dans les années 1980.
Dans une page mémorable de son autobiographie Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig a livré le récit des obsèques de Theodor Herzl. Le grand écrivain s’était rendu au cimetière juif de Vienne pour un ultime témoignage de fidélité à ce confrère singulier qu’il avait côtoyé lorsqu’ils travaillaient ensemble au Neue Freie Presse avant de s’en éloigner lorsque le journaliste et dramaturge à succès embrassa la cause du sionisme. Arrivé sur les lieux, Zweig fut saisi et troublé par la foule inattendue de Juifs sans titre et sans gloire, qui s’étaient dépêchés comme un seul homme pour rendre un dernier hommage à celui qui, par son action politique, avait conféré fierté et dignité à ces sans-grades.
Nul n’a décrit et sans doute nul ne décrira jamais avec le talent de Zweig les obsèques d’Ovadia Yossef, et l’on ne peut guère plus qu’imaginer le génie et l’intuition avec lesquels Zweig eut dépeint l’émotion unanime qui a inspiré à 800.000 personnes, dit-on, le devoir de se rendre à Jérusalem, à pied, à vélo, en autocar et en voiture, de Metoula ou d’Eilat, pour se masser sur les trottoirs, les balcons, et les toits, agglutinés par dizaines, par centaines et milliers, sans consigne ni mot d’ordre, et saluer le passage de vie à trépas d’un maître, d’un très grand maître parmi les plus vénérés de sa génération.
Autorité spirituelle respectée
Mais pour avoir été une autorité spirituelle respectée, il fut également une autorité politique contestée, une figure controversée, et ces obsèques qui firent événement exigent que l’on s’interroge sur l’œuvre du défunt, sur l’avenir du parti Shass dont il fut le mentor, et sur le « peuple » qui l’a porté aux nues. Ovadia Yossef fut, dit-on, un homme bon, sensible aux malheurs de tout un chacun, attentif à résoudre les problèmes pour lesquels il pouvait apporter un allègement sinon une solution. On a rapporté l’action qu’il a menée après la guerre du Kippour pour délivrer les veuves des liens du mariage contractés avec leurs époux dont on n’avait guère retrouvé ou identifié les corps. Il est fort heureux qu’Ovadia Yossef ait eu cette audace puisque même dans ce cas, la tradition juive s’avère inflexible. Il est tout de même affligeant et consternant de devoir compter sur la souplesse halakhique d’un rabbin pour résoudre un problème qui eut été résolu avec une sensibilité humaine élémentaire si le droit personnel était affranchi de la tutelle religieuse.
Cette audace, Ovadia Yossef l’a démontrée une fois de plus en 1976, preuves halakhiques à l’appui, en décrétant que la restitution territoriale de la Judée-Samarie est non seulement un droit, mais un devoir si la sécurité du peuple juif l’exige ! C’est en vertu de cet arrêt rabbinique qu’il a ordonné plus tard aux députés du Shass de ratifier au sein du gouvernement comme au Parlement les Accords d’Oslo, ceux de Jéricho, ainsi que le désengagement de la bande de Gaza en 2005. On peut se demander si Yossef eut révélé le même courage si sa décision avait dû être rendue vingt ou trente ans plus tard, lorsque la fièvre nationaliste et annexionniste a fini par gagner la quasi-totalité du camp religieux. Quoi qu’il en soit, il a été le premier en Israël parmi les rabbins à défendre cette position et nul ne l’a fait depuis avec autant de clarté. Il est certain que cette décision quelque peu oubliée, y compris jusque dans les rangs du Shass, sera exhumée en temps et en heure pour conférer un imprimatur spirituel à tout accord de paix politique signé par les deux parties.
Modernité honnie
Toutefois, ce ne sont pas ces audaces successives qui sont la cause de son autorité. C’est plutôt son autorité une fois établie qui l’a autorisé à révéler ces audaces. Qu’on se le dise : malgré tous ses mérites, Ovadia Yossef n’a guère été le Jean XXIII du judaïsme soucieux de proclamer la nécessité d’un aggiornamento. Tout au plus pourrait-on le définir comme un intégriste libéral ou encore comme un conservateur moins obtus que ses pairs. Au demeurant, l’intéressé aurait nié toute qualification susceptible de l’allier à une modernité qu’il a toujours honnie et dénigrée. C’est ce qui explique sans doute que, soupçonné de réformisme, il a réagi par une dénégation systématique et multiplié les déclarations fracassantes sur la responsabilité juive dans la Shoah, sur les Arabes, les homosexuels, les leaders du Meretz, Shulamit Aloni et Yossi Sarid. De telles provocations l’ont rendu à jamais antipathique pour nombre de Juifs en Israël qui n’ont guère été éblouis par ses lumières.
Ovadia Yossef n’était pas qu’un chef religieux. Il a été un leader politique, même s’il n’a sans doute jamais circulé dans les couloirs de la Knesset. Le Shass fut son enfant et sa plus belle réussite politique. Né au début des années 1980, après le succès inattendu d’une liste lancée pour rafler quelques sièges au Conseil municipal de Jérusalem, il brigue depuis 1984 les suffrages à l’échelle du pays. Il est à ce jour un des rares partis politiques à s’être maintenu confortablement au-dessus de la barre des dix sièges, contrairement à la plupart des nouvelles formations qui font trois petits tours d’élection et puis s’en vont. Caractéristique sinon raison d’être de tous les partis religieux auxquels il ne fait pas exception, le Shass a siégé au gouvernement plus souvent qu’il n’a été dans l’opposition. C’est actuellement son sort, et c’est peu de dire qu’il ronge son frein. Il n’est pas exclu que cette traversée du désert qu’Ovadia Yossef n’avait nullement souhaitée ait été pour lui un calvaire sinon un crève-cœur.
Figure de dévotion
Dans le camp religieux, la transformation fut remarquable : si, en termes de dévotion, la figure exemplaire fut longtemps et exclusivement celle de Menahem Mendel Schneerson, le rabbin des Loubavitch, il faut compter désormais avec celle d’Ovadia Yossef. Mais ce qui est vrai dans l’univers religieux l’est-il également dans la sphère non religieuse ? D’aucuns ont vu dans ces funérailles quasi nationales un symbole : le signe de la mutation irréversible qui a transformé un pays laïque affranchi des contraintes de la tradition en une communauté religieuse dotée d’un Etat. Et pourquoi pas, une revanche ? Tout le pays ou presque a frémi. La partie de la population qui a assisté à ses obsèques a pu se rendre compte du poids qu’elle occupe au sein de la société israélienne. Celle qui n’y était pas a ressenti non sans quelque réticence l’excès de visibilité dont bénéficie aujourd’hui ce que l’on avait longtemps appelé le « second Israël ». Dieu est un, mais Israël est multiple : juif, arabe, laïque, religieux, séfarade, ashkénaze, de droite et de gauche. Les clivages sont nombreux; ils sont appelés à durer. Mieux vaut donc s’en accommoder plutôt que de les nier. La démocratie est le cadre adéquat pour tracer les limites changeantes et dynamiques du consensus comme de nos désaccords.
Le parti Shass : un bilan mediocre
Trente ans de présence du Shass sur la scène parlementaire et gouvernementale méritent bien un bilan, fût-il provisoire. Or, c’est là qu’on touche l’envers de la réussite sinon le fond du puits. Plusieurs députés du Shass ont été soupçonnés de corruption, mis en examen, dessaisis de leur immunité parlementaire, traduits en justice, condamnés et incarcérés. Pour sa défense, le Shass assure sans fléchir que l’establishment mène contre lui une véritable croisade depuis sa création. Qu’il ait tort ou non, pour compenser les démêlés de ses députés avec la justice, on devrait pouvoir citer 50 lois qu’ils auront promulguées. Non ? Trente lois en trente ans, alors ? Dix seulement ? Existe-t-il une seule loi qui ait honoré les annales de la Knesset et porterait le nom d’un député du Shass ? Une loi Dery, une loi Yshaï, une loi Pinhassi ? Aussi pitoyable que cela puisse être, aucune contribution législative du Shass n’a fait date ! Porteur de deux revendications que sont le maintien de la tradition et l’accroissement de la solidarité, s’il peut se prévaloir d’avoir garanti le financement par l’Etat de ses institutions religieuses, il a accompagné le désengagement de l’Etat de sa mission d’assistance aux plus démunis.
Le fleuron de l’action du Shass, c’est le réseau scolaire qu’il a créé. Ayant récusé le système des yeshivot (écoles talmudi-ques) ashkénazes tout comme l’école publique, il est indéniable que le judaïsme oriental s’est réapproprié le champ de la formation intellectuelle et religieuse d’un grand nombre de jeunes filles et de jeunes gens issus des milieux orientaux. Que ces écoles aient développé une identité spécifique et restauré auprès de ces jeunes et de leurs familles la fierté de leurs racines réévaluées, soit. Mais ce faisant, ils se sont constitués en enclave impropre à favoriser leur insertion dans les élites d’Israël de demain, excepté les élites religieuses. Ne reste donc pour étayer le bilan que la représentativité de ses députés. Alors que les Juifs originaires des pays arabo-musulmans étaient peu représentés à la Knesset, ils le sont aujourd’hui grâce au Shass. Mieux encore que les partis communistes qui naguère désignaient des candidats de la classe ouvrière pour représenter ses intérêts, jurant avec l’éthos israélien qui prétend dépasser les distinctions communautaires, le Shass ne place dans sa liste que des candidats orientaux. La sociologie parlementaire y a gagné en diversité, mais peut-on et doit-on se contenter de ce critère pour juger de l’égalité qui règne dans une société ?
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