En dépit des droits grandissants accordés aux orthodoxes, la voie du judaïsme laïque en Israël semble être assumée avec de plus en plus de franchise. Malgré la droitisation du pays et la mainmise du rabbinat, ceux que l’on qualifiait un temps de « goyim qui parlent hébreu », aujourd’hui représentés à la Knesset, demeurent même optimistes quant à leur avenir.
Dans les années 50, lors d’une discussion en comité restreint, le président Ben Gourion demande au Grand Rabbin orthodoxe comment les religions et la laïcité peuvent-elles cohabiter. A quoi, le Grand Rabbin répond : « Si vous avez sur deux rails parallèles deux chariots, l’un plein, l’autre vide, comment pensez-vous que se terminera la course ? » Vraie ou racontée à la façon d’une légende urbaine, cette histoire a le mérite de bien rendre compte de la situation qui n’a d’ailleurs pas beaucoup changé. Si ce n’est justement pour ce qui est du chariot « vide ». Le judaïsme laïque, s’il n’est pas encore officiellement organisé, trouve de plus en plus d’adeptes, militants, et autres organisations très actives rêvant d’un autre Israël.
Créée en 2006, Havaya (l’existence, en hébreu) tire ses origines de trois organisations : le collège Oranim, un séminaire pour enseignants appartenant au mouvement kibboutzim; BINA qui mêle étude du judaïsme et culture israélienne en travaillant avec des jeunes adultes juifs du monde entier; et l’Institute of Jewish Secular Rites. Havaya prend en charge toutes les cérémonies de la vie civile en dehors du rabbinat, de la brit-mila (à l’exception de l’acte chirurgical) aux funérailles, en passant par la bar-mitzva et le mariage. L’organisation a également créé un Beit Midrash laïque (centre d’études juives) pour s’assurer que ces nouvelles cérémonies soient porteuses d’un réel contenu et accompagnées d’une connaissance du judaïsme approfondie.
Mariages personnalisés
Parmi les 30 officiants, tous liés à des associations des droits de l’homme, des organisations féministes ou contre l’occupation, le directeur des ressources humaines du kibboutz Ein Hashofet, Yakov Asher. Un fervent laïque, militant à Havaya depuis sa fondation, qui considère la célébration de ces cérémonies comme une « shlihout », une mission pour sa communauté. Yakov Asher se dit « hatounot riboniot », « créateur de mariage », se distinguant du mot « rabanout » qui désigne le rabbinat.
« Il y a vingt ans, nous voulions nous marier ma femme et moi, mais nous n’avons trouvé personne pour le faire à notre façon », se souvient Yakov Asher. « Je suis allé voir Ruth Calderon, la fondatrice d’Alma (lire notre encadré), qui m’a donné quelques informations et j’ai créé ma propre cérémonie ! ».
Pour 1.600 shekels (340 euros), Havaya s’occupe de tout. Libre au couple de choisir l’officiant pour lequel il ressent le plus d’affinités. Yakov Asher, par exemple, ne porte jamais la kippa, et refuse de se faire passer pour un membre du Shass comme certains le lui ont déjà demandé et comme son physique pourrait le faire penser. « Mes mariages sont tous différents, mais la structure reste la même », précise-t-il. « Je rencontre le couple à plusieurs reprises pour lui poser des questions et l’inviter à réfléchir sur sa décision. Petit à petit, je le mets au pied du mur pour qu’il soit conscient de son choix, étudie surtout ce qu’il ne souhaite pas et décide en connaissance de cause de ne pas suivre la tradition religieuse ».
Le Jour-J, Yakov Asher parlera de l’idéologie, des raisons qui ont poussé le couple à se marier en choisissant tel moment de l’année, tel endroit, avant le kiddouch (bénédiction), un mot pour le couple et la famille, le bris du verre relié à l’histoire familiale, et l’échange des anneaux pour l’homme… et la femme. « La ketouba que je leur remets correspond à leur vision de la famille », souligne Yakov Asher. « Je conseille aux époux de la mettre au-dessus du lit conjugal pour qu’ils se rappellent dans quelques années ce qu’ils se sont promis. Cela les aide généralement à maintenir le cap », sourit-il.
Citoyens de seconde zone
La participation de l’ancien président de la Knesset Avraham Burg aux cérémonies proposées par Havaya donne un crédit supplémentaire à l’organisation. Ce Juif orthodoxe estimant que cette version laïque du mariage peut être reconnue, puisqu’elle réunit les trois conditions du mariage prévues par la Halakha : la ketouba (contrat), l’échange des anneaux (perouta) et la vie commune.
Grâce au soutien des fondations américaines et de donateurs qui croient dans le judaïsme libéral, Havaya célèbre aujourd’hui 250 cérémonies par an. Un chiffre conséquent, mais dérisoire « face aux 330.000 Israéliens auxquels le rabbinat refuse le mariage », s’indigne Yakov Asher.
Comme chez Havaya, une large majorité des couples qui s’adressent à Kobi Winer sont originaires de l’ex-URSS. Issu lui aussi du mouvement kibboutzim, membre du Meretz et de l’organisation Tmura (membre de l’Institute for training Secular Humanistic Rabbis & Jewish Leadership in Israel), ce diplômé en histoire et philosophie célèbre en dehors de toute structure quelque 45 mariages par an, sans oublier les funérailles, bar-mitzva et brit-mila.
« Les Russes sont arrivés en Israël grâce à la loi du retour qui permet à quiconque ayant un grand-parent juif de venir y vivre en bénéficiant des avantages liés au statut de nouveaux immigrants. Ils sont citoyens israéliens, font l’armée, mais doivent partir à Prague ou Chypres pour se marier civilement ! », s’indigne-t-il. « Le ministère de l’Intérieur israélien est ensuite obligé de reconnaitre leur mariage ».
Avec d’autres organisations laïques, Havaya a d’ailleurs entamé il y a six mois une procédure auprès de la Cour suprême israélienne pour réclamer à l’Etat hébreu des indemnités sur ces voyages obligés, alors qu’il s’agit d’un droit civil élémentaire…
Une laïcité plurielle
Quand on lui demande s’il se définit comme un Juif laïque, Yakov Asher répond sans détour : « “Hiloni” (“laïque” en hébreu) qualifie une personne qui ne touche jamais quelque chose de saint, ayant une vie stupide… En me définissant comme tel, je me rends donc méprisable aux yeux des religieux », affirme-t-il.
Insistant sur le rôle prépondérant de la Shoah dans l’identité juive laïque, Kobi Winer clame lui avec fierté sa laïcité : « Je suis un Juif laïque, je suis même un rabbin laïque », précise celui qui connait pourtant les critiques des deux camps. Kobi Winer a observé ces dernières années l’acceptation des nombreuses exigences des religieux, tout en constatant, notamment dans le mouvement kibboutzim qui reposait sur la tradition séculaire, une « dégénérescence » de la culture laïque, avec une baisse des innovations et un appauvrissement du contenu.
C’est pour redonner une essence au judaïsme non religieux que se bat le mouvement « Nigoun Halev » (le chant du cœur), représenté par une quarantaine de communautés à travers le pays, convaincues qu’« en chaque humain réside une part laïque et une part religieuse ». « La religion fait partie intégrante de mon identité, mais un rabbinat d’Etat ne peut parvenir à représenter toutes les tendances », désapprouve l’un de ses membres, Shai Zarchi, du kibboutz Gennigar, se qualifiant lui-même de « hiloni dati », « laïque religieux ».
Y aurait-il autant de judaïsmes laïques que de Juifs laïques ? Le pluralisme juif laïque semble en tout cas de mise, avec parfois même certains désaccords. « “Nigun Halev” évite la séparation entre religieux et non-religieux », déplore Kobi Winer qui plaide pour un judaïsme laïque clairement défini. « Le judaïsme laïque en Israël garantit la vivacité des communautés juives laïques dans le monde. Sans la laïcité et sa réflexion sur le judaïsme en perpétuel mouvement, la religion deviendrait d’ailleurs de plus en plus médiocre », conclut-il.
Yakov Asher reste optimiste quant à l’avenir, persuadé que les choses changeront grâce aux Russes et aux jeunes libéraux israéliens. « Les Juifs ont compris que le judaïsme n’appartenait pas qu’aux orthodoxes et de plus en plus de couples juifs s’adressent à nous parce qu’ils ne veulent pas d’un mariage avec le rabbinat », assure-t-il. « Le mouvement laïque a un avenir en Israël. Il n’y a qu’à voir le succès croissant du judaïsme philosophique. On voit se développer des Beit Midrash, des yeshivot laïques dans lesquelles les mouvements de jeunesse sont très impliqués. Dans les écoles des kibboutz, on étudie maintenant le Talmud, la Mishna, la section de Philosophie juive est de plus en plus convoitée et propose désormais un Baccalauréat spécifique ».
Quand on leur demande s’ils sont juifs laïques ou religieux, nombre d’Israéliens répondent qu’ils ne se posent pas la question. Certains diront qu’ils gardent les traditions, ne se réunissant qu’à Kippour, d’autres qu’ils croient, sans porter la kippa. Si les bus ne circulent toujours pas à Shabbat, de plus en plus de commerces font le plein de clients le samedi. Les conflits entre religieux et laïques se poursuivent à Beth Shemesh. Et les tentatives du maire de Jérusalem d’attirer une nouvelle population laïque demeurent vaines face à la croissance démographique inéluctable des orthodoxes. « Juifs » tout simplement, par franchise, désintérêt ou pour éluder la question. « Heureusement qu’il y a le conflit avec les Palestiniens », déclare un de nos interlocuteurs. « Le jour où il sera réglé, les diables sortiront… ».
Ruth Calderon, étendard de la laïcitéAssociatif
BINA, pour former les leaders de demain
Elliot Vaisrub Glassenberg est directeur de la communication et des séminaires internationaux. Il nous explique les principes fondateurs de l’organisation BINA et sa raison d’être aujourd’hui.
Quand et par qui BINA a-t-elle été créée ?
BINA a vu le jour en réponse à la crise de confiance envers l’Etat et l’unité du pays après l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin. Un groupe d’éducateurs et d’intellectuels issus du mouvement kibboutzim (comprenant Muki Tsur, Rami Porat et Aryeh Buddenheimer) ont reconnu la volonté des Israéliens laïques de non seulement exprimer leur choc et leur regret qu’un tel événement puisse survenir au nom des valeurs juives, mais aussi de chercher le sens de ces racines juives qui les lient à leur propre vie et à leur vision d’Israël.
Quelle réponse cette organisation voulait-elle apporter à l’époque ?
Basée sur la valeur juive qui préconise l’Etude comme moteur de l’action », BINA a créé des opportunités pour les Israéliens et les Juifs laïques pour explorer les valeurs juives et les textes selon une approche pluraliste, comme une voie vers l’épanouissement individuel, le développement du leadership, la responsabilisation et un changement positif dans la société israélienne. Au fil des ans, BINA est passée d’une organisation basée sur le modèle des classes du Beit midrash à un mouvement grandissant qui combine étude juive et action sociale. En 2006, BINA a ouvert une Yeshiva laïque, un centre unique pour l’étude juive pluraliste et l’action sociale, avec des implantations à Tel-Aviv et Jérusalem.
Qu’est-ce qui distingue BINA des autres organisations et quelle est sa raison d’être aujourd’hui ?
La mission de BINA est de renforcer Israël comme société juste, démocratique et pluraliste, en soulignant les aspects culturels du judaïsme et les valeurs juives du ‘Tikkun Olam’ (réparation du monde). Beaucoup de nos programmes visent les leaders de demain, les jeunes adultes d’aujourd’hui à travers Israël et le monde juif, parce que nous cherchons à faire grandir une génération de nouveaux leaders juifs/israéliens avec une identité juive forte, une connaissance approfondie de la culture juive passée et présente et qui considèrent l’action sociale et la justice comme des valeurs de vie centrales.
BINA est unique dans son engagement double en faveur d’un pluralisme juif et d’une justice sociale. BINA brandit « l’étendard » de la justice sociale auprès des organisations juives pluralistes et « l’étendard juif » auprès des organisations éducatives actives en Israël. Nous sommes d’ailleurs considérés en Israël comme l’une des principales organisations à l’intersection du judaïsme pluraliste et de l’action sociale. Notre Yeshiva laïque représente aujourd’hui le seul programme d’études non religieuses dans son genre en Israël, offrant aux jeunes adultes un lieu pour découvrir les alternatives juives pluralistes qui existent en Israël et renforcer leurs liens avec le peuple juif à travers le monde.
Plus de 200 jeunes adultes à travers Israël et le monde juif étudient ou se portent volontaires dans notre Yeshiva laïque à Tel-Aviv et Jérusalem. Des milliers d’Israéliens bénéficient de notre programme et des dizaines de milliers d’étudiants participent à nos séminaires sur le pluralisme juif et l’action sociale. Nous sommes aujourd’hui parmi les premières organisations non religieuses à proposer un programme d’études sur l’identité juive et le shabbat à l’armée (IDF).
En savoir plus :
-Portal of jewish secular rites : www.tkasim.org.il/
-Institute of Jewish Secular Rites : www.tekes.co.il
-BINA Center for Jewish Identity & Hebrew Culture : www.bina.org.il/en
-Havaya : www.havaya.info/
-Institute for training Secular Humanistic Rabbis & Jewish Leadership in Israel : http://israelijudaism.org.il
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