Le kibboutz, une utopie absolue

Avec Nous étions l’avenir (éd. Actes Sud), Yaël Neeman nous plonge au cœur de l’utopie du Kibboutz. Dans ce récit touchant et lucide, cette ancienne Havera (membre) du kibboutz Yehi’am décrit un univers où le poids de l’idéologie de l’homme nouveau a souvent écrasé l’individu. Elle présentera son livre le lundi 1er juin 2015 à 20h30 au CCLJ.

Dans la conscience collective israélienne, le kibboutz est cette utopie réussie qui a non seulement permis à Israël de se construire, mais qui a profondément imprégné l’identité du jeune Etat d’Israël, même si cette institution unique au monde n’est jamais parvenue à attirer vers elle la majorité des Israéliens. Le regard nostalgique qu’on peut porter aujourd’hui sur le kibboutz risque surtout d’être brouillé et biaisé tellement la société israélienne est devenue individualiste et inégalitaire. Ce n’est pas du tout le cas du récit que nous livre Yaël Neeman dans Nous étions l’avenir.

Née en 1960 au kibboutz Yehi’am, elle y a vécu jusqu’à ses 20 ans lorsqu’elle est partie s’installer définitivement à Tel-Aviv. Dans ce kibboutz de l’Hashomer Hatzaïr fondé en 1946 par des Juifs hongrois et situé dans le nord d’Israël, l’idéologie collectiviste et socialiste l’emporte sur toute autre considération. Il s’agit d’y construire un monde nouveau, dans une société nouvelle, avec un homme nouveau. Et cette ambition doit se concrétiser dès la plus tendre enfance, lorsque les nourrissons sont confiés à la maison des enfants du kibboutz où ils dorment et sont élevés. Même si l’intention n’est pas d’infliger une douleur aux parents, cette séparation brutale répond à des considérations idéologiques : « Séparer et protéger les enfants de la nature bourgeoise de la famille. On détruirait les fondements du vieux monde, et tel un phénix, un monde nouveau, juste et égalitaire, naîtrait de ses cendres ». La maison des enfants est surtout l’espace et le lieu où les enfants du kibboutz font l’apprentissage de la vie en groupe, du travail, de l’autodiscipline et de leur conscience idéologique.

« Dieu n’existait pas à l’Hashomer Hatzaïr »

Ce processus se poursuit lors de l’adolescence. Ils sont alors envoyés dans un institut éducatif de l’Hashomer Hatzaïr, où la jeunesse n’est pas considérée comme une simple étape entre l’enfance et l’âge adulte, mais comme une période essentielle où le jeune est préparé à devenir un Haver (membre) du kibboutz et à participer à l’avènement d’un monde meilleur. Un monde où la pratique religieuse, voire la religion, n’a plus sa place. « Dieu n’existait pas à l’Hashomer Hatzaïr », se souvient Yaël Neeman. « Il était considéré comme un obstacle irrationnel et païen au prodigieux pouvoir créateur de l’homme tout-puissant ». Toutes les cérémonies des rites de passage sont laïcisées et les références à la religion sont bannies. « Il n’y avait pas de synagogue chez nous. Et le jour de Kippour, nous étions fiers de travailler comme d’habitude et de manger du sanglier rôti sur un feu de camp. Il n’y avait pas de rabbin à nos mariages et les morts n’était pas enterrés dans un linceul selon la tradition juive, mais dans des cercueils sans réciter le kaddish, ni même un verset de la Bible interdite », souligne Yaël Neeman.

Dans les kibboutzim de l’Hashomer Hatzaïr, même le mot « miracle » est proscrit. « Nous méprisions les miracles, le hasard et la religion », insiste Yaël Neeman. « L’histoire n’est pas un amoncellement de récits vaguement reliés entre eux, mais un processus logique et scientifique, un enchaînement ordonné de causes et d’effets (…). Nous avions foi en l’homme et en ses œuvres ». Si dans cette construction du socialisme l’homme se situe au cœur du processus révolutionnaire, il n’est rien en tant qu’individu : hors du groupe, point de salut. « Jusqu’à l’âge de 18 ans, nous avions toujours vécu ensemble, pendant les études, au travail et dans le mouvement. Dans les kibboutzim de l’Hashomer Hatzaïr, l’éducation au socialisme commençait dès la naissance », fait-elle remarquer. « Le groupe était le temps et l’espace absolus : vingt-quatre heures sur vingt-quatre, du lever au coucher, de la crèche à la terminale ». Il n’est donc pas étonnant que le récit de Yaël Neeman est écrit à la première personne du pluriel. Ce n’est que lorsqu’elle décide de quitter le kibboutz Yehi’am pour s’installer à Tel-Aviv qu’elle passe finalement au « je ».

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