Gidi était un homme plutôt drôle, spirituel, élégant avec son complet trois-pièces d’une coupe impeccable et l’œillet rouge à la boutonnière. Et intelligent avec ça.
Le hic, c’est que Gidi avait la fâcheuse manie de raconter des cracs, des balivernes, des salades, des carabistouilles, quoi. Il les racontait si bien qu’il finissait par y croire lui-même.
Par exemple, il racontait que son père habitait un palais à Venise, que sa mère était la petite-fille de la reine de Suède et qu’il avait été à l’école un élève brillantissime, etc.
Les gens aimaient l’écouter, même s’ils se doutaient bien que tout cela, c’était du pipeau.
Un jour, Gidi rencontra un ami qui était devenu politicien. « Tu sais », lui dit ce dernier, « tu devrais faire de la politique. Tu parles bien et tu es si convaincant lorsque tu racontes tes salades. Je vais te présenter à mes amis ».
Effectivement, ils furent conquis. Les « salades » de Gidi leur plaisaient bien et ils lui promirent un bel avenir. Gidi les peaufina, les assaisonna et les mélangea. On y prit goût et on le lui en redemanda. Il fut invité de réceptions en dîners, jusqu’à ce qu’il se retrouve un jour dans le bureau du Président de la République.
« On m’a dit que vous aviez un diplôme d’Oxford et des relations dans le monde diplomatique ? Est-ce vrai ? »
Gidi avait complètement oublié ce mensonge. « C’est exact », répondit-il avec aplomb.
Le Président sortit alors un Havane et le lui offrit, ainsi que le ministère des Affaires étrangères. Et dire que Gidi ne savait même pas où se trouvait Tombouctou.
Malgré son inexpérience (inavouée), il traita des dossiers très délicats avec ses homologues étrangers d’une main de maître. Ses amis politiciens n’en revenaient pas.
Mais comment faisait-il ? C’était très simple. En coulisse, avant la négociation du traité, Gidi rencontrait son homologue et lui envoyait une claque dans le dos en lui disant : « Alors, vieux shnok, tu veux entendre ma dernière blague ? » et dans la foulée,
il lui faisait signer le traité.
Mais le mensonge et la ruse ne peuvent vivre impunément très longtemps. Un jour ou l’autre, la vérité refait surface.
Malheureusement pour Gidi, les partis de l’opposition investiguèrent dans son passé et découvrirent qu’il avait été à l’école un cancre d’entre les cancres. Ils réalisèrent aussi que son père n’habitait pas dans un palais à Venise et n’était pas un notaire catholique pratiquant, mais un Juif polonais, analphabète. Quant à sa mère, elle préparait le vendredi soir de la carpe farcie et de la gelée de pied de b?uf. Ces mensonges-là étaient inacceptables.
Les gens sortirent dans la rue et exigèrent le limogeage de Gidi en scandant : « Ne nous vends plus de lokshn ! », expression yiddish signifiant littéralement « Ne nous vends plus de nouilles ! » et, dans le langage courant, « Ne nous raconte plus de salades ! ».
Ses amis politiques qui hier encore s’en délectaient en étaient maintenant dégoûtés. Sous la pression populaire, Gidi dut démissionner.
On n’entendit plus parler de lui. On raconte qu’il émigra aux Etats-Unis, monta une fabrique de lokshn et fit fortune. Des langues racontent aussi qu’il s’acheta un ranch à côté de celui de son pote Clint Eastwood, mais là, pour le coup, c’est peut-être un bobard.
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