Le Meretz fait peau neuve

On annonce la naissance d’un nouveau parti, le Yahad, pour succéder au Meretz apparu en 1992. On peut toutefois se demander si la magie d’un autre nom opérera : de la promotion de la Vigueur (Meretz), on passe à celle du Rassemblement (Yahad). Mais de la vigueur pour faire quoi? Et pour ce qui est du rassemblement, qui en fait partie? Qui en est exclu? Autant de questions auxquelles la nouvelle formation politique devra rapidement répondre pour créer la nouvelle dynamique qui justifie sa création.

Les partis politiques en Israël sont aujourd’hui en crise, comme dans la plupart des pays démocratiques; la démocratie reste fondée sur un régime de partis, mais ceux-ci ont perdu de leur crédibilité, de leur capacité de proposition. Autrefois, s’inscrire à un parti impliquait engouement, engagement, dévouement et militantisme, souvent sectaire, parfois émouvant. Aujourd’hui, ceux qui prennent la peine d’y adhérer se contentent en guise d’action politique d’élire le leader. En vingt ans -ce qui en politique est une éternité- seules deux formations nouvelles sont parvenues à se maintenir en dépit du rythme accéléré des consultations électorales propres à Israël : le Shas et le Shinoui.
Si l’on se tourne du côté des grandes formations, le bilan n’est guère encourageant : le Likoud démontre une vitalité exceptionnelle, encore que les apparences soient trompeuses. Il y a bien de la vie, de la sueur et des larmes dans les enceintes publiques du parti de Jabotinski et Menachem Begin; de l’émotion, de l’animation, de l’agitation, de la passion, des instincts politiques rudement aiguisés. Mais toute cette énergie tourne à vide. En dépit de la victoire de Rabin en 1992, puis celle de Barak en 1999, le Parti travailliste traverse, quant à lui, la crise la plus aiguë de son histoire au point que l’on se demande si ce n’est pas le début de son agonie prochaine. Les électeurs traditionnels le boudent et louchent désormais vers la gauche ou le centre. Ce n’est pas faute de talents et de savoir-faire : il y a bien quelques députés consciencieux et talentueux parmi les dix-neuf élus travaillistes, au premier rang desquels Avraham Burg, Haim Ramon, Yitzhak Herzog, Eitan Cabel, Colette Avital et Youli Tamir. Les personnalités ne manquent pas, mais ils ne parviennent pas à franchir cette ligne nécessaire qui fait d’une figure en vue un leader. Et lorsque l’un d’eux se trouve propulsé à la première place, tel Amram Mitzna, voila qu’il déçoit ceux qui avaient placé en lui leur espoir de renouveau, comme s’il lui avait manqué, non l’intégrité, non la compétence, mais le goût du pouvoir et la ténacité. De telle sorte qu’entre Shimon Peres qui demeure toujours en place et obtient sans difficulté le prolongement de sa présidence à la tête du parti, mesure provisoire mais ô combien durable, et Ehoud Barak, qui reste convaincu que les cadres et les militants et bientôt les électeurs israéliens vont réclamer son retour aux affaires et mettre fin à sa traversée du désert, le sort du Parti travailliste paraît pitoyable. On a peine à croire au spectacle qu’il donne de lui-même lorsqu’on a en mémoire le souvenir de ce qu’il fut autrefois, à l’époque où il formait ou recrutait des dirigeants de stature nationale. Or, il est probable que dans quelques semaines ou quelques mois, les Travaillistes rejoignent la coalition pour compenser la défection des partis nationalistes consécutive à l’application du projet de séparation unilatérale préconisé par Sharon. Personne ne verra dans la reconstitution d’un nouveau gouvernement d’union nationale le souci sincère des Travaillistes de répondre à l’intérêt national, mais plutôt l’avidité de ses ténors à jouir des attributs du pouvoir et de ses avantages ministériels matériels et symboliques.

Une figure émergente

C’est dans cette conjoncture que le Yahad est susceptible d’incarner un pôle de rassemblement, et que l’identité du leader qui sera désigné prend tout son sens : les membres du Yahad peuvent élire Yossi Beilin ou bien Ran Cohen. Le premier est non seulement un esprit créatif, mais aussi une machine quasi-stakhanoviste capable de produire sur tous les sujets à l’ordre du jour fort encombré d’Israël une note d’intention, un mémorandum, un rapport détaillant les mesures à prendre, les solutions à adopter hic et nunc, leur coût, leur efficacité, leur pertinence, leur effet. Tête pensante, tête chercheuse de la gauche sioniste, il incarne l’esprit rationnel, systématique, non dépourvu d’ambition. Il a son avis sur tout, une réforme pour tout et tout l’inspire : du statut de l’Agence juive à l’avenir de la social-démocratie, sans compter la question des rapports entre la Synagogue et l’Etat, les relations avec la diaspora, et, avant toute chose, la paix israélo-palestinienne. Bête noire de la droite populiste, celle-ci stigmatise en Beilin son côté premier de la classe, son élitisme coupé des masses. L’homme, il est vrai, passe pour un flegmatique, plutôt froid, toujours propre sur lui et tiré à quatre épingles, qui a en horreur les bains de foule et la familiarité. Mais la droite redoute surtout en lui cette capacité exceptionnelle qu’il a de faire passer les projets qu’il conçoit de la théorie à la réalité. Ce que Beilin dit et pense (car au nombre de ses qualités, il faut ajouter celle du parler vrai et sans détours), tôt ou tard se réalise. Si Beilin a longtemps évité de trouver refuge dans de petites formations, c’est qu’elles présentaient pour lui le vice majeur d’avoir raison sur le papier, mais d’être condamnées à l’impuissance dans les faits. Le Parti travailliste fut pour lui le tremplin adéquat pour espérer concrétiser ses projets. Comme il doit ronger son frein à voir son initiative rester en suspens, tant il aime l’épreuve du réel qui est l’épreuve de vérité et résume, à ses yeux, la valeur suprême de l’action politique !
Ran Cohen incarne, à cet égard, un autre ton, un autre style. C’est l’envers de Beilin : à ses semblables comme à ses adversaires, il apparaît plus humain, plus terre à terre. Le réel des hommes et femmes de ce pays, Ran Cohen les perçoit de manière empirique, non par le truchement des dossiers. Il est, d’abord et avant tout, le camarade, le militant, l’homme du terrain proche des luttes sociales. Ce n’est pas qu’il se soit tenu à l’écart des combats pour la paix, mais sa prédilection va pour le social. Contre l’Olympe Beilin, il incarne une politique de proximité. On se souvient notamment de sa lutte parlementaire destinée à faciliter l’accès à la propriété des familles défavorisées.
Atout supplémentaire pour Beilin : il est une des personnalités israéliennes les plus connues de l’opinion internationale du fait de son rôle éminent dans l’élaboration et la rédaction finale du document israélo-palestinien de Genève, alors que Ran Cohen est, quant à lui, parfaitement inconnu.
On voit bien que, pour une fois, le combat des chefs ne reflète pas seulement deux tempéraments singuliers, mais, au-delà de l’inévitable confrontation personnelle, deux stratégies politiques distinctes, deux identités spécifiques de ce à quoi doit correspondre un parti de gauche en Israël. Celle-ci souffre depuis longtemps d’une distorsion énorme entre les préoccupations sociales qui l’animent et l’identité de classe de ses électeurs qui appartiennent, grosso modo, à la bourgeoisie libérale, progressiste et cultivée. Certes, la victoire de Ran Cohen ne ferait pas de Yahad un parti de masse : elle donnerait, cependant, plus de cohérence à un projet global doté d’un volet social tenu pour tout aussi important que celui de la paix. En période de crise économique, cette valorisation du projet social s’impose. Elle offrirait une chance de s’affranchir de l’aliénation réciproque qui, depuis longtemps, sépare la gauche israélienne de l’électorat populaire qui ne s’y sent guère représenté. D’un autre côté, la victoire de Beilin, outre qu’elle donnerait à Yahad une visibilité internationale, permettrait de penser l’avenir du parti non plus comme un appoint indispensable au Parti travailliste, voire un aiguillon capable d’orienter la gauche, mais comme une force de substitution au Parti travailliste lui-même, un mouvement capable d’incarner une alternative. C’est dire comme le choix des électeurs du Yahad est un vrai dilemme.

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