Grâce aux images de Leo Hurwitz, le procès d’Adolf Eichmann est devenu un événement médiatique mondial et un « lieu de mémoire ». Annette Wieviorka et Sylvie Lindeperg, deux historiennes françaises spécialistes de la Shoah, viennent de publier Le moment Eichmann (éd. Albin Michel), un livre dans lequel elles analysent la médiatisation de ce procès et son entrée dans la conscience collective.
Le procès de Jérusalem a-t-il réussi à restituer la véritable nature d’Eichmann, celle d’un nazi convaincu ?
Annette Wieviorka Malheureusement non. La ligne de défense d’Eichmann consiste à dire qu’il n’était qu’un petit rouage obéissant aux ordres. Certains ont confondu une stratégie de défense avec la réalité de l’accusé. Eichmann n’assume pas ses actes et s’efforce de minorer son rôle dans l’extermination des Juifs. Si l’on compare ses déclarations lors du procès avec les entretiens qu’il a accordés à Sassen en Argentine peu de temps avant son enlèvement, on s’aperçoit qu’on est face à deux hommes différents. Dans ces entretiens, Eichmann se révèle comme un nazi authentique, un antisémite convaincu de la nécessité d’accomplir l’extermination des Juifs, et un homme plein de regrets de ne pas avoir pu mener sa tâche jusqu’au bout. La réelle nature d’Eichmann apparaît aussi dans les différents témoignages de ceux qui l’avaient rencontré avant et pendant la guerre. Par ailleurs, on dispose aujourd’hui de la biographie de David Cesarani, ainsi que des travaux de l’historienne allemande Bettina Stangneth (Eichmann vor Jerusalem) qui nous permettent de saisir l’adhésion idéologique totale et quasi fanatique d’Eichmann au nazisme. On est très loin de l’image du simple exécutant.
Dans Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt a-t-elle pris pour argent comptant la ligne de défense d’Eichmann de simple exécutant ?
A.W. Oui, et longtemps, la postérité du procès a été assurée par Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt, et la trace qu’elle laisse de ce procès est énorme. Elle est surtout liée à l’expression « la banalité du mal ». Il faut coupler cette expression avec celle forgée par Primo Levi : « la zone grise ». Bien que Primo Levi soit un formidable analyste d’une lucidité extrême et qu’Hannah Arendt soit une grande intellectuelle, leurs deux formules stéréotypées sans cesse répétées ont une double fonction : empêcher de penser en permettant de dire que tout est dans tout, et diffuser l’idée qu’il y a un petit Eichmann qui sommeille en chacun de nous. Or, quand on regarde les choses de près, tous les Allemands n’étaient pas des Eichmann ni des criminels ayant perpétré des crimes de génocide. Non seulement une formule du type de « la banalité du mal » empêche de penser, mais elle exonère de leur responsabilité les génocidaires.
Sylvie Lindeperg Hannah Arendt se limite à un seul Eichmann, alors qu’il y eut plusieurs Eichmann durant le procès. Cela s’explique notamment par le fait qu’Hannah Arendt fut peu présente à Jérusalem. Elle n’assista qu’aux premières audiences, entre le 11 avril 1961 et le 6 mai, lorsque le procureur Hausner porta l’accusation. Puis, elle revint quelques jours dans le courant du mois de juin. Cela signifie qu’elle a surtout vu un Eichmann silencieux sur lequel elle a spéculé. Sa vision d’un Eichmann bureaucrate est d’ailleurs partagée par d’autres journalistes, mais aussi par le procureur Hausner qui évoque un « criminel de bureau » au tout début du procès. En revanche, Hannah Arendt ne vit pas Eichmann se défendre avec pugnacité lors de son interrogatoire et de son contre-interrogatoire. Dans cette phase du procès, il ne fut pas ce personnage falot qu’elle décrit. Il y a donc de la part d’Hannah Arendt une reconstruction établie à partir de sa vision partielle et fragmentée de la procédure judiciaire. La deuxième construction s’opère autour de l’interprétation qui fut faite de sa notion de « banalité du mal ». Comme le montre Michelle-Irène Brudny, Arendt regretta cette formule assez problématique. Sa postérité le fut plus encore en raison d’un glissement, de la banalité du mal vers la banalité du criminel. Cette expression est devenue un lieu commun, un cliché commode qui favorise la propagation de contre-sens.
Comment s’opère la diffusion médiatique de ce procès en Israël, où la télévision n’a pas encore fait son apparition ?
S.L. C’est un véritable paradoxe, car la télévision n’apparaît en Israël qu’après la guerre des Six Jours. On pourrait donc s’étonner que le gouvernement ait choisi ce média pour rendre compte du procès. En fait, l’initiative vint des Américains : d’une petite chaîne de télévision new-yorkaise et d’un jeune producteur, Milton Fruchtman, qui avait déjà produit une biographie filmée de David Ben Gourion. Dès l’annonce de l’arrestation d’Eichmann, il fit une offre de service au gouvernement israélien : filmer le procès intégralement en vidéo. Comme les juges ne voulaient pas que le tribunal soit transformé en plateau de cinéma, ils acceptèrent la présence des caméras à la condition qu’elles soient invisibles et inaudibles. C’est la seule contrainte qui fut imposée à Leo Hurwitz, le réalisateur choisi par Fruchtman. Hurwitz parvint à concevoir un dispositif astucieux qui permit un filmage de grande qualité, tirant parti des innovations technologiques : il filma le procès avec des caméras vidéo Marconi dissimulées à la vue du public, tout en leur conservant une certaine mobilité ; leur sensibilité permettait de tourner sans lumière excessive. Hurwitz utilisa le premier magnétoscope Ampex avec enregistrement sur bandes qui rendait possible la couverture télévisée du procès auprès d’une audience internationale. Le gouvernement israélien se préoccupa lui aussi de la médiatisation des audiences, mais par des médias anciens comme la presse écrite et la radio.
Comment cet événement médiatique mondial est-il devenu un « lieu de mémoire » ?
A.W. Cet évènement médiatique mondial devient un lieu de mémoire parce qu’il est constamment réinvesti. Encore aujourd’hui, il y a toujours une actualité Eichmann. On peut citer ainsi la sortie ce mois-ci du film sur Fritz Bauer, Le labyrinthe du silence l’année passée, la diffusion d’un documentaire diffusé sur LCP consacré aux débats en Israël sur le procès Eichmann, la redécouverte de demande de grâce écrite d’Eichmann, etc. Le procès Eichmann est devenu un lieu de mémoire selon la définition qu’en donne Pierre Nora : un lieu matériel ou idéel, sans cesse réinvesti par de nouvelles significations. Et c’est précisément le cas de ce procès. Mais avec le cinéma, Eichmann devient lui-même un lieu de mémoire. Il est devenu un nom commun ! On parle ainsi d’un Eichmann pour qualifier un criminel de masses. Vidal-Naquet a aussi utilisé l’expression « Eichmann de papier » pour désigner un négationniste. S’il n’y avait pas eu le procès, le grand public ne saurait pas qui est Eichmann.
La question de la résistance était-elle systématiquement posée aux témoins ?
A.W. Pas du tout. C’est un mythe qu’Hannah Arendt s’est chargée de propager. Cette question n’a été posée par le procureur Hausner qu’à quatre reprises et non pas systématiquement. Contrairement à ce que prétend Hannah Arendt, les témoins répondent à cette question. Ils ne se murent pas dans le silence, mais ils décrivent avec précision à quel point ils étaient épuisés, affamés, démoralisés et affectés par la mort des leurs. Dans ce contexte, il leur était difficile de résister. Il n’y a donc eu aucune gêne des témoins pour répondre à cette question et ceux-ci ont expliqué sans problème les conditions tragiques et inimaginables dans lesquelles ils étaient.
Que vous inspire le film Un spécialiste d’Eyal Sivan et Rony Brauman et les montages qu’ils ont commis ?
S.L. C’est à travers Hannah Arendt, les polémiques autour de son livre et le film d’Eyal Sivan que le procès Eichmann est entré dans la mémoire française. Un spécialiste offre les images du procès Eichmann à un public qui n’en a pas une connaissance approfondie. Lors de la sortie du film, toute l’attention s’est portée sur les effets produits par le cinéaste autour de l’utilisation du numérique. Ce débat a détourné l’attention de la véritable manipulation : le montage. Ce travail de montage prend pour fil rouge le récit d’Hannah Arendt ou plutôt la lecture parfois biaisée qu’en font Sivan et Brauman. Le travail de montage auquel le réalisateur s’est livré était difficilement discernable par le spectateur lambda. C’est cette analyse minutieuse à laquelle s’est livré Stewart Tryster en revenant aux images de Leo Hurwitz. Lorsqu’il travaillait au Spielberg Jewish Film Archive de l’Université de Jérusalem, des cinéastes lui passaient commande d’extraits d’Un Spécialiste que Tryster ne retrouvait pas dans les archives. Il a donc entrepris de comparer le film avec les enregistrements d’origine. Il a alors découvert que Sivan avait construit de nombreuses séquences en assemblant des plans issus de différents moments du procès, jusqu’à créer de toutes pièces des événements qui n’avaient pas eu lieu. L’exemple le plus saisissant est celui du témoin Abraham Lindwasser, membre du sonderkommando de Treblinka. Dans le film de Sivan, le procureur Hausner lui demande pourquoi il n’a pas résisté et, pour toute réponse, on voit Lindwasser muré dans le silence, au bord des larmes. Lorsqu’on compare cette séquence d’Un spécialiste avec les archives du procès filmé par Hurwitz, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une question posée à un autre témoin. Si Lindwasser est en larmes, c’est parce qu’il raconte comment il découvrit à Treblinka le cadavre de sa sœur. Eyal Sivan a ici franchi les limites de la licence poétique qui entre en contradiction avec le droit moral des témoins, et tout particulièrement des petits, des sans-grade. Prenant comme grille de lecture leur interprétation du récit d’Hannah Arendt, Sivan et Brauman construisent donc, à partir de fragments épars réassemblés, un procès qui n’a pas eu lieu. Ils rompent ainsi le pacte de confiance entre le réalisateur et le spectateur qui n’a aucun moyen de repérer cette manipulation. Cette manipulation ne permet pas non plus au spectateur d’avoir la distance critique nécessaire pour comprendre ce qu’il voit.